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Eason Harjo

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Message· · Sujet: lay back down (d/e) lay back down (d/e) EmptySam 1 Juin - 14:10



Ain't no use if denying was going on here
Tell me, how can a good thing be wrong?

27 avril 2019
@donna castello


‘Aah not bailin’ own ya’ (i’m not bailing on you) - crache-t-il, phrase occis d’un accent southern – s’il arrive à le corriger à chaque fois qu’il entame une conversation avec qui que ce soit ( préférant s’éloigner à grande vitesse d’un énième objet de stigmatisation) , l’entreprise lui paraît sérieusement difficile à réaliser lorsque l’interlocuteur le fait sortir de ses gonds. Nota bene : Eason Harjo n’est ni soupe au lait, ni grand abonné aux tantrums ; ‘Mah truck has a flat taar, k ? Don’t pitch a fit abou’ it’ (my truck has a flat tire, okay?) il lève les yeux au ciel. Les voyelles se voient excessivement rallongées et si son visage ne devient plus qu’un canevas où se succèdent diverses expressions allant de l’irritation  à l’exaspération en passant par un amusement bâtard ; lorsque son regard croise celui de sa locatrice c’est un sourire qui prend à partie ses lèvres d’une oreille à l’autre alors qu’il désigne d’un vague mouvement de main son téléphone cellulaire, collé à l’oreille – et la manifeste sinécure à laquelle il a droit, de si bon matin, sans avoir pris la peine de s’être préparé psychologiquement à rassurer une Sylvia habituée à ce que son collègue accepte de la relayer à la moindre de ses crises existentielles. Répondre au téléphone fait office de travail effectif ; relèverait même dans des circonstances encore obscures à une rare forme de torture et si certaines de ses cellules auditives meurent à mesure que la white-trash à l’autre bout du fil gueule, il se rassure en se disant qu’il n’aura plus à supporter ses divagations bien longtemps : s’il n’est qu’à deux vulgaires phalanges d’envoyer bouler ce boulot mal payé, d’envoyer bouler Windmont Bay et probablement le confort de la chambre louée dans la demeure Castello, le fait que Sylvia en soit à son deuxième blâme n’est pas étranger au contentement que ressent le natif d’Oklahoma. Après sept minutes à éponger les états d’âme de la quadragénaire, l’homme raccroche sifflant entre ses dents une insulte bien sentie ; puis se passe une main dans les cheveux, les faisant revenir vers l’arrière dans un amas indiscipliné et ayant hautement besoin d’un coup de ciseaux. Lorsqu’il reporte son attention sur la mulâtresse, c’est pour lui proposer un café ; s’il est tout juste bon à préparer du jus de chaussettes, Donna n’a jamais émis de critique ouverte sur la décoction qu’il favorise, d’ailleurs, ‘n’est pas certain qu’elle apprécie les effets sur le système nerveux. - J’quitte WB quelques jours pour me rendre au New Orleans Jazz & Heritage Festival - qu'il a proposé à Ciar mais qui fut décliné en raison d'un conflit d'emploi du temps; Cette année, on retrouve en front runner Eric Lindell, la line-up est intéressante - s'entend-t-il dire, où est-ce qu'il veut en v'nir en fin de compte ? Dehors, la journée s'annonce ensoleillée, le frigo émet un grésillement, il y a une tâche de ketchup sur le plan de travaille laissée là après la dégustation de frites maison la veille; un paquet de céréales vide qui trône toujours sur l'étagère et une liste de numéros de restaurants livrant à domicile accrochée à un mini tableau en liège, une mouche vole près du rideau; Eason se gratte la nuque, impossible de se concentrer suffisamment pour émettre sa proposition, il y arrive enfin deux minutes et quelques banalités plus tard. - J'lève le camp à neuf heures, si ça t'intéresse, ça pourrait être cool. L'histoire du pneu crevé : des craques. Son sac est fait - son sac est toujours fait-.

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Donna Castello

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Message· · Sujet: Re: lay back down (d/e) lay back down (d/e) EmptyDim 30 Juin - 16:51


-- oh sinnerman, where you gonna run to ? --
@eason harjo


Flanquée entre les coussins duveteux, dans le confort de son lit, elle se prélasse. La flemme de se lever. L'humeur du moment, une sensation d'engourdissement. Au bout de quelques minutes, depuis son réveil, elle émerge. Elle enfile, sans plus tarder, une robe de chambre de soie. Arpentant le couloir en direction les escaliers, elle rejoint le rez-de-chaussé, tombe sur Eason. Leurs regards se croisent, elle le salue au passage. Elle entend en sourdine les paroles vives échangées avec sa collègue lorsqu'elle s'approche de la fenêtre. Les bras croisés, elle contemple les dianthus (oeillets) qu'ils ont planté ensemble quelques semaines auparavant. A son approche, il lui tend une tasse de café fumante. La portant à ses lèvres, elle l'écoute, suspendue à ses lèvres. J’quitte WB quelques jours pour me rendre au New Orleans Jazz & Heritage Festival., qu'il lui explique. Le jazz, c'est l'insouciance accélérée, à contre temps. Eason arbore cette insouciance à la surface alors que la bataille gronde dans sa poitrine. Elle a également constaté que l'insouciance est, pour lui, le seul sentiment qui puisse inspirer sa vie et ne pas disposer d'arguments pour se défendre. J'lève le camp à neuf heures, si ça t'intéresse, ça pourrait être cool. Le côté lapidaire, définitif de sa formule l’enchante. Le bon sens consiste à laisser les choses se faire ou ne pas se faire, qu'il ne fallait pas toujours disséquer, mais être tranquille, brave. Elle n'hésite plus, elle accepte. Son audace, le sien, la fait frémir. — 'Thought you'd ever ask., qu'elle rétorque avec amusement. Elle vide la tasse entière dans son gosier, le dépose dans l'évier. — Pars devant, je te rejoins. , lui lance-t-elle à la dérobade. Avec un entrain qu'elle peine à dissimuler. Elle remonte hâtivement les marches menant à sa chambre. Elle attrape un sac, fourre dedans tout le nécessaire, puis se dévêtit, revêtissant un ensemble informel. Elle contemple son visage dans la glace et en détaille les défaites accumulées en trente-six ans, une par une, non point avec l'affolement, l'acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive. Comme si la peau tiède, que ses deux doigts tendent parfois pour souligner une ride, pour faire ressortir une ombre, a été à quelqu'un d'autre, à une autre Donna passionnément préoccupée de sa beauté et passant difficilement du rang de jeune femme au rang de femme jeune : une femme qu'elle reconnait à peine. Elle s'est mise devant ce miroir pour tuer le temps et - cette idée la fit sourire - elle découvre que c'est lui qui la tue à petit feu, doucement, s'attaquant à une apparence qu'elle sait avoir été aimée. Elle se surprit dans la glace et elle se vit sourire. Elle ne s'empêche pas de sourire, elle ne peut pas. A nouveau, elle sait, elle est seul. Elle a envie de se dire ce mot à soi-même. Seule. Seule. Mais enfin, quoi ? Elle est une femme qui s'est amourachée d'un homme. Un béguin ridicule, qui prête à sourire. C'est une histoire simple ; il n'y a pas de quoi faire des grimaces. Il y a des moments de bonheur parfait, quelquefois dans la solitude, dont le souvenir, plus que celui de n'importe qui d'extérieur, peut, en cas de crise, vous sauver du désespoir. Car on sait qu'on a été heureux, seul et sans raison. On sait que c'est possible. Ce n'est plus l'ennui en soi, mais l'ennui de quelqu'un. Et elle ne peut empêcher non plus cet ennui quotidien, justifié, cette existence larvaire dans la pluie, la fatigue des matins, des cours insipides, des conversations. Elle se dit qu'elle souffre avec curiosité, ironie, n'importe quoi, pour éviter cette évidence lamentable de la déception, de l'amertume. On se remet de tout.
Il faut oublier. Se changer les idées, surtout.
Elle redescend, ferme à clef la baraque et s'avance vers la voiture d'une allure pressante. Côté passager, elle s'installe, un rictus en coin. Et elle ne sait pourquoi, elle a été envahie d'un violent sentiment de bonheur ; de l'intuition physique, débordante, qu'elle revit. Cette retraite lui ferait le plus grand bien. 09:01, ils décollent. Lunettes de soleil sur le museau, bretelle de débardeur blanc glissant sur l'épaule, le soleil lui caressant le derme, elle s'abandonne, se relâche, bercée par les pneus en motion et le bruit du moteur. Elle accueille le vent qui s'engouffre dans ses boucles d'un soupir de félicité. Les yeux clos, elle respire. Le silence s'installe entre les passagers, un silence confortable et rassurant. C’est comme ça qu’on voit si on se plaît avec une personne, quand on peut se taire tout à fait, au moins une minute et profiter du silence. Hélas, il ne dure jamais, le silence. — Comment se passe ton séjour, so far ? L'art du small talk in action, à défaut de trouver plus intéressant à dire. Impénétrable, voilà ce qu'il est. Plus elle le côtoie, plus elle est intrigué. Elle observe le conducteur du coin de l'oeil. Elle le regarde, elle le dévisage presque. C'est en le voyant qu'elle comprend ; il existe une race étrange de gens, et plus répandue qu'on ne croit, qui ne trouve son équilibre et sa force que dans l'errance. Il est de cet acabit, il est fait de ce bois. Il est le vagabond, le voyageur. L'appel irrépressible de la fuite.


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Eason Harjo

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Message· · Sujet: Re: lay back down (d/e) lay back down (d/e) EmptyVen 5 Juil - 18:25


Son vieux pick-up s’engage sur la route principale, à neuf heures précise, dans un nuage de poussière qui dès qu’il s’en éloigne, affecte l’étrange impression de s’excuser du dérangement ; quelques minutes s’effacent à vive allure et donnent le tempo à cette escapade qui chuchote depuis le fameux ‘Thought you'd ever ask‘ un tas de promesses que certains s’arrangeraient de taire, préférant se planquer derrière la couardise de filtres conscients. — Comment se passe ton séjour, so far ? lance Castello, mistigri, feulant, le son est cassé, trop  smooth  aussitôt déloge le silence installé, malgré le moteur qui ronronne sous le capot depuis que le contact a été mis. - Fine, réplique-t-il ; à question jugée trop complexe, intime, réponse parfaitement laconique.
Eason Harjo allume sa troisième cigarette, la reprise a un goût de défaite et une kyrielle d’autres (celui du goudron, du souffre, du café bu à la va-vite aussi).
Dix minutes, des secondes qu’on massacre en appuyant sur le bouton du poste radio ; le vieux lecteur CD qui commence par émettre des borborygmes avant de laisser place au filet si caractéristique de voix de cette légende de la musique jazz, Satchmo et son When the saints go marching in annoncent la couleur ; le panneau planté à l’extrême bordure sud de la ville, croisé après cinq kilomètres,  sur lesquels sont distinctement lisibles les mots ‘Good travel, end of Windmont Bay’ est en si piteux état que le piaf qui s’y repose semble lancer un ‘qu’est-ce qu’on peut bien y faire ?’ et rien, pas même le spectre d’une Dulce aperçu au mickey’s dinner, plusieurs semaines auparavant, ne pourrait lui inspirer l’envie d’y retourner ; d’appuyer sur la pédale de frein pour entamer un demi tour, de cracher sur la perspective de fuite offerte par le New Or’ Fest ou même la mulâtresse étirée sur le siège passager, ses inspirations audibles, la chaleur qu’elle dégage, des horizons de folie, de perte, de passion et d’enivrement qu’elle inspire.
Ses pieds s’affairent, son attention dirigée vers le filament noir, strié qui s’étend face à ses iris, qui raconte des histoires tombées dans l’oubli, combien de fois s’est-il imaginé dans cette bagnole, avec quelqu’un à côté de lui ? Combien sont celles qui se sont vues apostasier par le quidam, se sont retrouvées démunies, pillées de cette présence qui avait su se montrer si rassurante  dans leurs vies ? Eason Harjo partage quelques qualités avec ses grandeurs scientifiques dont la valeur est fixée, par convention ou par calcul ; il est la constante et il se transforme caricaturalement en figure de style : constante variable.
Le sac noir, posé près de celui de Donna, sur la banquette arrière, lui, renferme tant de secrets, sert de tombeau aux vérités qu’il s’est escrimé à cacher, à balayer d’un haussement d’épaule indifférent, d’un rire impudent : l’expression de craintes ancrées si profondément que la douleur qu’elles convient – plus qu’une douleur, une véritable souffrance – semble s’être entortillée inflexiblement avec l’hélice ADN, formant un ensemble indissociable. Et à toutes les ‘  Comment se passe ton séjour ? ‘  la réponse demeure la même : bien, dans la mesure du possible, tant qu’il ne s’embête pas à rechercher le bonheur ou un ersatz insipide qui finirait tôt ou tard par lui insuffler un désir d’abandon, il n’y a plus eu d’abandon depuis studio city pense-t-il, plus de ‘j’aime beaucoup cette ville, j’aimerais bien m’y installer et prospérer’, pas depuis pratiquement une dizaine d’années. Même New York n’y ait pas arrivé.
Pas sa Parsons school d’ex femme. Les moulures dans leur appartement, les croissants français achetés à brooklyn. Qu’est-ce que Donna Castello fait donc assise là ? - J’pensais que tu déclinerais l’invitation – dit-il, d’un ton candide. Pour quelqu’un qui a longtemps côtoyé le rejet, l’éventualité que sa compagnie puisse être agréable à quelqu’un comme sa locatrice , existence accomplie, plutôt bien meublée, stable dans son ensemble, socialement intermédiaire – paraît inouïe, arrangée, il ne peut se défaire de la sensation de se tenir dans un mélodrame, le sillage de quelqu’un, lignes droites et virages  qu’il se prendrait directement dans la mâchoire. Toujours. De Dulce à Donna, comme Destin et Déception, Dévotion et Dégringolade. Mais, je comprends que tu aies eu besoin d’air.  et l'oeillade, l'échange qui n'a pas besoin de mots qui a lieu, établit une raison, qui elle aussi, se garde d'être énoncée de vive voix.  

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