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Beckett Schaeffer

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Message· · Sujet: Don't let the sun go down on me. Don't let the sun go down on me. EmptyLun 29 Juil - 17:00

@Marley Denbrough - Portland, 28 juillet 2019

Too late to save myself from falling, I took a chance and changed your way of life, but you misread my meaning when I met you, closed the door and left me blinded by the light

Un coup d’œil glissé en direction de l’écran noir et blanc (ou plutôt gris et vert) du vieux téléphone quasi antique qu’il tenait dans sa main gauche, suivi d’un second regard coulé vers le smartphone sur lequel s’étalait la carte du voisinage informa Beckett qu’il était parvenu à destination. L’endroit lui était familier, un air de déjà-vu insistant restait en sa compagnie tandis qu’il patientait dans la queue avant de rentrer, sans le quitter lorsqu’il pénétrait l’établissement. Ce n’était guère la première fois qu’il fréquentait les lieux, il connaissait à peu près tous les bars de Portland, et s’y était rendu tantôt pour des soirées entre amis, tantôt pour le travail ; cette bâtisse, pourtant, rassemblait plusieurs critères et ce ne fut qu’une fois à l’intérieur que l’intégralité des souvenirs, accompagnés de toutes les sensations qui allaient avec, lui revinrent en plein visage. C’était ici qu’un an et quelques semaines auparavant, il avait fait la rencontre de Marley. Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts, des événements joyeux puis fâcheux avaient ponctué la chronologie de leur histoire, qui avait pris fin récemment, d’abord sous l’impulsion du petit brun, puis sous celle de Beckett qui y avait mis un point final afin d’abréger leurs souffrances respectives.  Une plantureuse quinquagénaire au bras en 2018, seul avec les poches pleines en 2019, les temps avaient changé, Schaeffer aussi. A l’époque, il n’était pas père de famille. A l’époque, il n’était jamais tombé amoureux. A l’époque, il n’avait jamais eu le cœur brisé en un millier de morceaux. Aujourd’hui, malgré les épreuves, il était toujours aussi stupide qu’au cours de cette période de sa vie. Ses choix laissaient à désirer, son tempérament n’était nullement apaisé, ses relations demeuraient de plus en plus douteuses. Cependant, le Beckett qui saluait Luca, le barman, en commandant une pinte de bière, ne regrettait qu’une infime partie de ces treize derniers mois. Il avait beau se trouver à une place peu enviable, il n’aurait pas changé son passé proche, car il l’avait vécu avec intensité et honnêteté. Revenir en arrière aurait signifié dire adieu à des leçons de vie précieuses. L’une d’elles aurait dû lui intimer de faire demi-tour et quitter ce bar malgré le rendez-vous convenu avec « Bob », une vingtaine de minutes plus tard, mais l’idiot n’en fit rien.

Ce ne fut pas l’air d’une chanson connue, ni la voix du chanteur, qui firent se dresser les poils sur ses bras, recouvrant sa peau d’une chair de poule peu en phase avec la chaleur ambiante. La gorgée de bière se coinça dans son œsophage et une toux mal placée manqua de le faire recracher une partie de sa pinte. Ce n’était pas vrai, il ne se pouvait... « Putain... » marmonna-t-il, le coin des lèvres bon à être essuyé sur la manche de sa chemise sombre. De toutes les représentations possibles durant le court laps de temps que durait sa présence sur les lieux, il fallait que ce fût lui, cet ange de malheur, qui prît possession de la scène. Peu enclin au gaspillage, il termina son verre aussi rapidement qu’il le put, mais ce ne fut pas suffisant, car il sentit le regard perçant lui glaçer les sangs, de l’autre bout de la salle. Il ne pouvait décemment pas rester dans le même espace que l’homme qu’il avait éconduit un mois plus tôt, surtout après avoir laissé sans réponse les nombreux messages que ce dernier lui avait envoyés. Il laissa un généreux billet sur le comptoir et prit la poudre d’escampette, jusqu’à une ruelle adjacente, à l’abri des regards indiscrets, si ce n’était pour le jeune couple qui s’embrassait derrière les poubelles du bar. Il terminait tout juste le SMS à destination de « Bob » qu’un raclement de gorge capta son attention. « Tu peux éviter de monter sur tes grands chevaux, ce n’est pas pour toi que je suis venu jusqu’ici. » Alors pourquoi sa poitrine se gonflait-elle du désir de courir vers lui et de l’étreindre jusqu’à les priver tous deux d’air ? « D’ailleurs, si tu pouvais carrément éviter de traîner dans les parages, ça arrangerait mes affaires. J’attends un client, vois-tu... » Il était conscient qu’il venait d’énoncer deux mots fatals pour Marley, qui haïssait plus que tout quand Beckett lui rappelait sa condition d’escort. Ce qu’il ignorait toutefois ce soir était le fait que sa clientèle ne viendrait pas le rencontrer pour du sexe ; non, ils avaient rendez-vous avec le petit sachet qu’il conservait soigneusement dans la poche avant gauche de son jean. Sa voix de comédien était cassante, non pas parce qu’il souhaitait faire du mal à l’infirmier – grand dieu non, il en avait déjà assez fait comme ça – mais bien pour le faire fuir. Il refusait de montrer à Marley la déchéance dans laquelle il était tombé et qui l’avait fait passer de prostitué quasi innocent à dealer de drogues dures. Les sables mouvants dans lesquels il s’était enlisé étaient sans fin, toutefois il ne concernait que lui et lui seul. Le grand blond détourna la tête, renifla bruyamment pour se donner consistance, et remercia l’obscurité ambiante de dissimuler l’éclat de tristesse qui brillait dans ses yeux.

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Dernière édition par Beckett Schaeffer le Ven 9 Aoû - 23:22, édité 1 fois
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Message· · Sujet: Re: Don't let the sun go down on me. Don't let the sun go down on me. EmptySam 3 Aoû - 19:05

« Pourquoi ? »
« Pourquoi tu as fait ça ? »
« Tu tiens si peu à moi ? »
« Réponds bordel... »
« Tu le fais exprès ? »
« Ah donc c’est officiel, tu as décidé de m’ignorer ? »
« Tes couilles sont si lourdes à porter que ça t’empêche de me répondre ? »
« Ou c’est justement parce que tu es occupé à les vider à cet instant que tu ne daignes pas me parler ? »
« Tu n’es qu’un connard ! »
« Tu me manques. »
« Putain Beckett, réponds-moi ! »
« Je suis désolé, okay ? »
« Tu ne peux pas juste décider de disparaître comme ça. »
« Tu avais promis de prendre soin de moi… »
« Tu m’abandonnes comme tous les autres. »
« Tu as raison, je ne mérite rien de plus que ton silence. »
« Je ne suis qu’une merde. »
« Je te déteste mais je me déteste bien plus encore. »


Les yeux rivés sur son smartphone, il fit glisser la longue discussion avec Beckett – si on pouvait d’ailleurs appeler cela une conversation compte tenu de l’absence de réponse de la part du blondinet – et soupira à la lecture de certains messages qui sonnaient particulièrement désespérés. Le ridicule de l’échange, ou plutôt du monologue de Marley, atteignait cette fois-ci des sommets ; il n’avait visiblement besoin de l’aide de personne pour se ridiculiser seul. Son index faisait défiler les innombrables messages, sans doute y en avait-il une petite cinquantaine, mais il s’interrompit avant même d’arriver au dernier et verrouilla son portable qu’il rangea dans la poche arrière de son jean sombre. Les textos avaient été envoyés de manière quasi-quotidienne sur une période de deux semaines en juillet, l’humiliation était immense, il ne se reconnaissait pas et se dégoûtait presque. Devoir ainsi ramper aux pieds d’un homme qui ne voulait plus être mis en relation avec lui, c’était tout bonnement pathétique. Beckett lui avait indiqué ne plus souhaiter le voir, ni même lui parler, et pour la toute première fois depuis qu’il connaissait le jeune homme, ce dernier tenait sa parole et allait jusqu’au bout de ce qu’il avait annoncé. Si l’information avait fait le tour de sa petite caboche bien remplie, il se refusait à totalement y croire, encore aujourd’hui et comme tous les autres jours, il espérait secrètement voir le prénom de son ancien compagnon s’afficher sur l’écran de son téléphone. Un appel, un message, au stade où il en était, il acceptait toute forme de communication ; même une insulte le satisferait en partie car cela sous-entendrait qu’il pensait un minimum à lui, lui aussi. Contraint et forcé de se faire une raison, il avait toutefois fini par réaliser que sa relation avec Schaeffer était définitivement terminée. Le gentil et attentionné Beckett n’était plus, à croire que lui aussi s’était finalement lassé du jeune infirmier, comme tous finissaient par le faire à un moment donné. Une fatalité qui ne le réjouissait pas et qui l’entraînait malgré lui vers des travers plus moroses que d’habitude.

Bien que son salaire était plus important maintenant qu’il travaillait sur Portland, ses dépenses hebdomadaires et mensuelles, quant à elles, avaient inexplicablement augmentées. Il prétendait ne pas se l’expliquer et pourtant il connaissait très bien la raison de ses problèmes d’argent actuels. Il avait mis de côté cette partie de sa vie durant de nombreux mois car le cœur n’y était plus, désormais il répondait davantage à un besoin financier qu’à un réel désir de se trouver dans ce bar à jouer des morceaux connus. Assis sur un haut tabouret, la scène lui appartenait, tandis qu’il grattait les cordes de cette guitare qu’il avait longuement songé à offrir à Beckett pour son anniversaire ; malheureusement cela n’avait pu se faire car ils avaient rompu avant la date de l’événement. Tant pis, cela lui offrait aujourd’hui la possibilité de jouer devant un public peu réceptif, qui écoutait les accords et le son de sa voix comme s’il s’agissait d’un fond sonore lancé par les propriétaires des lieux, mais cela avait le mérite de lui apporter une certaine somme d’argent. Cette rémunération ne resterait guère longtemps entre ses mains ce soir car il comptait la dépenser sitôt sorti de ce bar, mais elle était suffisante pour payer sa dose de la soirée. Peu motivé, il n’y mettait pas tellement du sien et lorsqu’il balaya du regard l’assemblée présente dans la pièce, il loupa une note en reconnaissant une tête blonde accoudée au comptoir. A en juger par l’attitude fuyante de l’individu, il avait clairement dû remarquer sa présence lui aussi. Étrangement, et même si une douleur oppressante lui compressait la poitrine, il ne fut pas le moins du monde étonné par sa réaction. Il l’observa quitter les lieux avec une discrétion toute relative et termina sa chanson comme si rien ni personne n’était venu perturber ce moment. Il prit ensuite le temps de se calmer en « coulisses » et resta assis de longues minutes, à fixer le mur blanc défraîchi qui lui faisait face. « Merde... » souffla-t-il en vidant sur la table basse un petit sachet de cocaïne. Il sniffa rapidement la petite rangée de poudre qu’il venait de soigneusement aligner puis rassembla précipitamment ses affaires en réalisant qu’il était en retard. Il venait de consommer le reste de sa dose, de ce fait, il ne pouvait se permettre de louper le rendez-vous fixé avec ce nouveau dealer qu’il ne connaissait pas. Il arriva en courant dans la ruelle étroite et sombre et ralentit en découvrant la haute silhouette de Beckett qui se tenait là. Pourquoi était-il encore dans les parages ? Pour quelqu’un qui venait de le fuir, il n’était pas parti très loin. « Je... » commença-t-il, interloqué et blessé par sa manière de s’adresser à lui. « Rassure-toi, je ne suis pas là non plus pour tes beaux yeux. Et contrairement à ce que tu penses sans doute, je ne t’ai pas suivi jusqu’ici. » Les paroles de ses nouveaux collègues lui revenaient alors en mémoire. Nombreux étaient ceux qui s’étaient étonnés de la situation, lui demandant pour quelle raison il s’obstinait à ce point à s’encombrer d’un mec plus jeune que lui et de toute évidence immature. Quand il l’entendait lui parler avec si peu de respect, il comprenait où il voulaient en venir en disant cela. « Après les motels miteux, tu donnes maintenant rendez-vous à tes clients dans des ruelles glauques ? Qui paie pour de tels services ? » dit-il en lui adressant un regard empli de dégoût. « Je comprends mieux désormais pourquoi il n’a pas été difficile de te convaincre de me rejoindre dans les toilettes du bar, ce jour là. » Ce même bar dans lequel il venait de jouer avait eu le privilège de connaître leur premier et bref rapport sexuel ; une rencontre dont il se souvenait encore parfaitement. « C’est peut-être ce que je devrais faire après cette conversation gênante d’ailleurs, sucer le premier venu. Qu’est-ce que tu en penses ? J’imagine que ce sera toujours moins cher que les tarifs exorbitants que tu appliques pour une prestation pourtant médiocre. » Les effets de la cocaïne se faisaient progressivement ressentir dans son organisme. Les pupilles légèrement dilatées, une sensation de bien-être profond l’envahit alors, bientôt suivie par une excitation euphorique sortie de nulle part. Ce sentiment de puissance totale lui donnait des ailes et l’incitait à s’affirmer toujours plus. « Enfin bref, » conclut-il en soupirant de façon exagérée. Il sortit son téléphone portable et composa rapidement un message à l’attention du dealer : Tu es où ? Je suis au point de rendez-vous mais je te vois pas. C’est possible d’ajouter trois grammes à ma commande ? J’ai l’argent sur moi.  « Je suis bien là, tu veux pas dégager ? J’attends quelqu’un moi aussi, » reprit-il en relevant la tête vers le grand blond qui était toujours planté là.

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Message· · Sujet: Re: Don't let the sun go down on me. Don't let the sun go down on me. EmptySam 10 Aoû - 0:06

Comment cela pouvait-il lui arriver, encore une fois, à lui ? Le destin n’était-il pas en mesure de lui accorder un break loin des drames ? Son quotidien était déjà rendu compliqué par des choix de vie hasardeux et mauvais, mais il fallait par-dessus le marché lui rappeler à quel point il n’était qu’une merde qui se mettait les meilleures choses de sa vie à dos. Il estimait pourtant avoir payé son dû, il revenait du dixième sous-sol, il avait remonté tant bien que mal la pente jusqu’à recouvrer un équilibre précaire, grâce à d’autres décisions encore plus stupides que ses précédentes – si, cela était possible. Il passa une main nerveuse sur son menton tandis que Marley l’enfonçait sous un tas de reproches et de virulents sarcasmes visant à le blesser. Les fléchettes atteignirent à plusieurs reprises la cible qu’était son cœur, rougeoyant de douleur lorsque le musicien se décida enfin à passer le relais. Cependant, Beckett n’avait plus envie de surenchérir ; il avait mis les choses à plat afin de ne pas avoir à revivre ce genre de scènes intenables, parce qu’il refusait de faire souffrir et de souffrir plus longtemps pour une relation qui ne méritait pas tant de larmes de leurs parts. « Heureusement que je t’avais demandé de ne pas monter sur tes grands chevaux, hein ? » railla-t-il. Marley était tombé si bas qu’il remettait en cause les performances sexuelles du grand blond, après tout ce qu’ils avaient partagé ? Il n’arrivait pas à être crédible, dans sa colère intense, et ce ne fut pas ce qui heurta le plus Schaeffer. Les mots faisaient mal, toutefois la façon dont il les crachait était le plus insupportable dans cette ruelle, plus encore que l’odeur de pisse chaude qui ressortait à chaque coup de vent. « Tu serais étonné de savoir le nombre de personnes qui sont prêtes à signer un chèque à trois chiffres pour que je les baise dans des endroits semblables à celui-ci. Il y a bien des gens qui ont payé pour les fausses notes que tu as faites sur scène… » Beckett essayait de se mettre à son niveau, sauf qu’il ne pouvait se résoudre à attaquer sous la ceinture, lui, car Denbrough était trop fragile, et qu’il n’était tout bonnement pas aussi méchant que ça. Il aimait encore trop Marley pour le blesser de façon irrémédiable. Une partie de lui, enfouie dans sa poitrine, souhaitait croire que leur histoire n’était qu’en stand-by, qu’il suffisait d’une étincelle pour les rassembler à nouveau. La majorité de son être, en revanche, avait conscience qu’il ne fallait pas espérer se voir appeler « le petit ami de Marley » à nouveau. Leur rencontre fortuite et les propos désagréables échangés abondaient en ce sens.

Il baissa la tête sur son téléphone de travail qui vibra dans sa main. « Tu es bien ici ? Dans une ruelle glauque ? Et c’est moi le raté, après ? » Il se concentra à nouveau sur le SMS qu’il relut puis leva la tête pour regarder autour de lui. Il leva son index à destination de Marley, pour le faire patienter de la manière la plus condescendante qui fut, et répondit à son client : Tu as dû te tromper de club, je ne te vois pas, c’est la ruelle à gauche de l’entrée. Il releva ensuite la tête lorsqu’un « ding » se fit entendre à moins de trois mètres de lui. Beckett Schaeffer était loin d’être bête, il était doté de facultés intellectuelles qui lui avaient permis d’entrer à l’université, et à y valider deux années, cependant il était paradoxalement assez long à la détente lorsqu’il s’agit des choses logiques de la vie. L’évidence avait parfois du mal à s’imposer à sa cervelle de blond – comme aimait lui rappeler Marley, comme si la couleur de ses cheveux le définissait en tant qu’homme. Le silence pesant entre les deux individus rendait l’atmosphère encore plus difficile à supporter, pourtant l’escort à moitié recyclé en dealer de drogues le fit s’éterniser lorsqu’il envoya, sans attendre de réponse au préalable, un message à son client. Deux petits points d’interrogation, rien d’autre, pas un mot, pas une lettre. Un questionnement. Qui se transforma en réponse tandis qu’il voyait Marley en train de jeter un œil à son téléphone. « Putain de merde, ne me dis pas que… » Les insultes, les coups, les remarques désobligeantes, il pouvait les encaisser. Il était capable de soutenir n’importe quels sévices corporels, même ceux qui auraient pu entraîner la mort dans d’atroces souffrances. Mais pas ça. Il refusait d’y croire. « Marley, non… » Cette fois, il n’y avait plus aucune trace d’ironie ou de sarcasme dans sa voix brisée, seulement une infinie tristesse qui trouva écho dans la larme de crocodile qui s’installa dans le creux de son œil droit. C’était clair comme de l’eau de source, Marley Denbrough était : « Bob. Je suppose que c’est comme ça que je devrais t’appeler, plutôt, hein ? » Il s’avança de quelques pas dans sa direction, afin d’obtenir la possibilité de détailler son visage, ce qui lui était impossible jusqu’alors. L’évidence lui sauta davantage aux yeux quand il remarqua ses traits tirés et ses yeux cernés de rouge, de manière si prononcée qu’il ne pouvait s’agir que de fatigue ou de déprime. Beckett regretta dans la seconde avoir accepté de remplacer l’autre revendeur pour  cette soirée en particulier ; il avait annulé un rendez-vous avec une cliente habituelle pour ces conneries. Il aurait souhaité se trouver n’importe où plutôt que dans cette ruelle. Même si, d’un autre côté, il était certainement celui qui avait le plus besoin d’être présent pour Marley à cet instant. « De la cocaïne, Marley, tu es sérieux ?! » Il n’avait plus aucun droit de juger les faits et gestes de son ex-petit-ami, pourtant, il ne s’en priverait pas. « Qu’est-ce qui se passe dans ta tête pour te détruire de la sorte ? » L’hôpital se foutait un peu de la charité, mais il était trop tard pour reculer.

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Message· · Sujet: Re: Don't let the sun go down on me. Don't let the sun go down on me. EmptyVen 16 Aoû - 1:08

Il le savait indéniablement blessant, oui, il connaissait cette facette de sa personnalité. Après les innombrables altercations par lesquelles ils étaient tous les deux passés, le Beckett acerbe et grossier n’avait désormais plus aucun secret pour lui. En son for intérieur, il aurait aimé pouvoir faire l’impasse sur ce détail, hélas les faits étaient bel et bien là, les mots avaient franchi la bouche du blondinet, la sentence tombait une nouvelle fois. Ils se déchiraient mutuellement, excellaient étrangement dans cette discipline et, en l’état actuel des choses, ne pouvaient pas faire grand-chose pour changer la donne. D’emblée, ils s’étaient lancés sur une pente sinueuse et il lui semblait maintenant difficile voire inconcevable de rebrousser chemin pour se sortir un minimum de ce magnifique bourbier. « Tu ne... » souffla-t-il avant de déglutir bruyamment, incapable de prononcer la moindre parole supplémentaire. Peut-être était-ce la fatigue physique qui se faisait ressentir et influençait indirectement ses réactions, dans tous les cas Marley se répétait intérieurement la réponse du jeune homme et en venait à chaque fois à la même conclusion ; la méchanceté de Beckett battait ce soir des records. La vérité était laide et le père de famille savait précisément à quel endroit appuyer pour faire le plus de mal. Il avait beau lui-même l’insulter et critiquer sa prétendue profession, la réalité le frappait uniquement lorsque son ancien compagnon ripostait en retour. Cette arrogance qu’il maîtrisait sur le bout des doigts, la suffisance de ses paroles impitoyables, l’infirmier n’avait aucune chance de sortir indemne de ce cruel duel. « Pour que tu les baises... » murmura-t-il pour lui-même sans vraiment s’en rendre compte, secouant lentement la tête de gauche à droite. Pourquoi faisait-il l’étonné ? Il était pourtant évident que tout le monde paierait pour les services de Beckett Schaeffer, ce témoignage n’apportait aucune nouveauté dans leurs vies. De toute évidence, chacun était autorisé à obtenir un petit bout de son homme, tous, à l’exception de lui. « Après un long mois de silence total, je suis ravi d’avoir droit à de telles paroles élogieuses de ta part… Merci. Oui, merci Beckett. » Merci de faire de ma vie un tel enfer. Merci de m’apporter une joie incommensurable pour mieux me la retirer par la suite. Merci de m’avoir laissé tomber comme la dernière des merdes peuplant cette planète. Sans doute estimait-il ne plus être responsable du « cas Marley » et de son nombre impressionnant de problèmes. Il refusait désormais d’être associé au petit bout d’homme abîmé qu’il était ; pouvait-il seulement l’en blâmer ?

Dans un état second, il ne comprit pas immédiatement pour quelle raison Beckett commençait à s’agiter nerveusement. Il écouta sa tirade puis baissa les yeux sur son téléphone portable avant de se mettre à rire nerveusement. « Non ? C’est toi mon dealer ? » L’intonation de sa voix était devenue plus légère tandis qu’il se passait une main dans les cheveux. « C’est dingue. » On décernait à présent un semblant d’enthousiasme malvenu dans ses paroles. Il se mit alors à remuer sa main devant le visage de son interlocuteur dans de grands gestes exagérés, grimaçant et soupirant à chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour s’exprimer. « C’est bon, tu as fini ? » Il frotta ses yeux rougis et cernés puis passa sa main à plusieurs reprises sous son nez, geste accompagné de petits reniflements. « Je ne suis pas là pour écouter tes conneries, je sais ce que tu penses de moi, nous sommes déjà passés par là. Bref, tu as la marchandise ? » Question idiote car il ne se trouverait pas face à lui s’il était venu les mains vides. « Si tu as un peu plus que prévu, ça m’arrangerait… Je vais en avoir besoin pour me remettre de la situation. » Ses mots pouvaient laisser entendre qu’il prenait leur position délicate à la rigolade alors qu’il n’en était rien. La douleur ressentie était si grande qu’il éprouvait le désir de la crier haut et fort. Cependant, rien ne sortait, comme si le mélange de cocaïne et d’alcool l’empêchait d’agir comme la version sobre de lui-même l’aurait fait. Ce soir, à ce moment précis, il lui en voulait terriblement. Bien que faisant des choix de vie plus que douteux, il n’était pas dans ses habitudes de faire preuve d’une insouciance totale. Pourtant, son ex-petit-ami était l’unique responsable de sa consommation anticipée. Ses projets étaient simples, il devait se produire sur la petite scène de ce bar si cher à son cœur, récupérer la dose de poudre blanche commandée et rentrer chez lui pour savourer cette détente bien méritée. Il avait réagi bêtement en mettant de côté sa propre sécurité, par sa faute, il avait pris des risques inconsidérés et se mettait tout seul en danger à la simple perspective de reprendre la route une fois la transaction achevée. La faim commençait à le tourmenter, il plaça de ce fait une main sur son ventre douloureux – depuis combien d’heures n’avait-il rien avalé de consistant ? – avant de s’asseoir à même le sol, en tailleur. « Je vais me poser là, » ajouta-t-il alors que son postérieur avait déjà rencontré le macadam. Son regard azur et terne se dirigea ensuite vers le couple toujours enlacé plus loin et dont l’échange salivaire ne semblait pas vouloir prendre fin. « Ce sont les clients que tu devais voir ? » demanda-t-il d’une voix douce en fixant les jeunes gens. Son discours n’était pas très cohérent, il donnait même l’impression d’avoir oublié où il se trouvait actuellement, le contexte qui l’avait conduit à se poser dans cette ruelle sombre et odorante ainsi que leur précédente conversation. En proie à une fatigue soudaine, il se mit à pousser de longs gémissements plaintifs tandis qu’il tirait la peau de son visage vers le bas. « Tu as de l’eau sur toi ? » Il ne prit pas la peine d’attendre sa réponse et fouilla dans les poches de son jean pour en sortir un petit flacon étiqueté. « A la tienne, » murmura-t-il avec une tristesse non dissimulée avant d’avaler deux petits cachets qu’il avait fait glisser dans le creux de sa main. Il s’agissait d’antidépresseurs qu’il prenait occasionnellement, une fois toutes les trois semaines, alors que les gélules devaient être ingurgitées quotidiennement. En quittant Seattle pour s’installer à Windmont Bay, il avait laissé derrière lui le psychiatre qui le suivait depuis de nombreuses années. Par conséquent, il avait dès lors cessé de consulter un professionnel, l’une des plus grosses erreurs commises depuis qu’il vivait ici. Il en avait conscience mais ne fournissait aucun réel effort pour améliorer la situation. Quand il sentait une forme de détresse l’envahir et laisser place à une agonie silencieusement déchirante, il se jetait sur son traitement dans l’espoir de voir la douleur s’échapper. Prisonnier de sa petite bulle d’angoisses diverses, il se recroquevilla sur lui-même et entoura ses jambes de ses bras maigrichons, comme pour se mettre à l’abri. « Quand je t’ai sucé dans ces toilettes le jour de notre rencontre, je ne pensais pas à l’avenir, à ce qui pouvait se passer demain... » De fines larmes roulèrent le long de ses joues rougies par l’émotion. « Je me contentais de peu. Je me contentais de ce que je méritais, rien de plus qu’un plan cul dans les WC d’un bar ordinaire. Je ne pensais pas que ma petite vertu me ferait gagner le gros lot. Toi. » Il se gratta l’avant-bras de manière convulsive en cherchant désespérément à capter son regard. « Tu vas me donner ma dose, hein ? »

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