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 finding each other won't solve a thing

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Robbie Ripley

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Message· · Sujet: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptyMar 27 Aoû - 17:28

@Emerson Moore. Lire ce nom avait eu le même effet que de se retrouver sur le bord d’une falaise, le vide le défiant en contrebas, l’attendant à bras ouverts. Le même effet qu’une décharge d’adrénaline injectée par surprise, se diffusant à une vitesse folle, accélérant un cœur stupéfait, dilatant des pupilles incrédules. Il n’avait pas réfléchi très longtemps. Il avait sauté dans le vide, évidemment. Sans savoir à quoi s’attendre, sans être sûr de quoi que ce soit. Emerson Moore. Il avait vu ce nom par hasard, imprimé en lettres minuscules sur un dépliant qu’il avait attrapé, pour tuer le temps, sur le comptoir de la station service où lui et le couple qui l’avait pris en stop, il y a déjà deux jours, s’étaient arrêtés. Il avait vu ce nom, en lettres grises se distinguant à peine, qui avait brûlé ses rétines et l’avait laissé pantois. Ahuri. Un nom du passé qu’il ne pouvait éviter. L’Alaska devrait attendre. Lorsqu’il avait reposé le dépliant, Windmont Bay était devenue sa nouvelle destination. Il ne savait pas encore ce qu’il y ferait. S’il chercherait Emerson, s’il chercherait à lui parler, ou simplement à l’entrapercevoir. Il ne savait pas si c’était une bonne idée, mais cela n’avait pas une grande importance ; les mauvaises idées, les mauvais choix, les mauvaises directions étaient sa marque de fabrique.
Windmont Bay. 5 miles. En-dessous du nom de la ville, sur la pancarte, se trouvait la devise de l’Oregon. Et sa traduction, qui l’aida à comprendre la locution latine. « Alis volat propriis ». Robbie n’avait pas pu s’empêcher de sourire et de s’imaginer qu’il avait devant les yeux la réponse à plusieurs des questions qu’il voudrait probablement poser à Emerson, la première étant « qu’est-tu devenue ? ». Alis volat propriis. C’était la réponse qu’il pourrait également donner, si Emerson lui demandait ce qu’il était devenu : il a volé de ses propres ailes. Une réponse qui aurait un goût amer dans sa bouche, surtout s’il devait la donner devant la petite sœur de Cameron. Sur la route, Robbie avait eu le temps de penser à chacune des questions qu’il poserait, aux histoires qu’il raconterait. Il avait eu le temps d’hésiter, sans pour autant faire marche arrière. Il voulait s’approcher le plus possible d’Emerson avant de se décider. Avancer ou reculer.
Ou ne rien faire. Ne rien faire d’autre qu’attendre, rongé par cette appréhension, par cette peur, au fond de lui, de replonger dans un monde qu’il avait quitté il y a plusieurs années et dans lequel il n’avait plus rien à faire. Par cette peur de revoir Cameron dans les traits de sa sœur. Par cette peur de ne pas la reconnaître, ou qu’elle ne le reconnaisse pas. Par cette peur que ces retrouvailles ne servent à rien d’autre qu’ouvrir d’anciennes blessures. Il ne savait pas combien de temps il continuerait à passivement attendre que quelque chose se passe. Que Emerson apparaisse de l’autre côté de la rue, que leur regard se croise et que les souvenirs réémergent et produisent leurs effets.
C’était son troisième jour à Windmont Bay. C’était son troisième jour à replier la tente qu’il plantait chaque soir depuis son arrivée sur la plage et à prendre la direction du centre de la ville, pour trouver un bout de mur près de la salle de spectacles, celle qu’il avait découvert dans ce dépliant et dans laquelle Emerson travaillait, et attendre. C’était tout ce qu’il pensait pouvoir faire, car c’était tout ce qu’il avait : un nom et une adresse, trouvés dans un vieux dépliant, maintenant plié dans la poche arrière de son pantalon. Sac de voyage sur le dos, look vagabond comme deuxième peau, Robbie traversait Windmont Bay vers la salle de spectacles, accrochant les regards suspects des passants, fixant le sien sur Bailey, sa chienne, partie en reconnaissance à quelques mètres devant lui. Il était habitué aux regards, mais ceux les plus réprobateurs et critiques ne faisaient plus que rouler sur lui.  Il s’arrêta devant un café et siffla en direction de Bailey. Elle se retourna instantanément, comme d’autres personnes autour de lui qui le jugèrent d’un coup d’œil.
– Reste là, dit-il en tendant la main vers Bailey, qui s’était rapprochée de lui, pour gratter l’arrière de son oreille avant d’entrer dans le café. Sa chienne obéit en tirant la langue et en fixant son maître, changeant de position pour se poser derrière la porte du café lorsque ce dernier y pénétra, avant d’être distraite par un cycliste qui passa à toute vitesse, qu’elle entreprit de suivre aussitôt.
Quand Robbie sortit du café quelques minutes après, un gobelet fumant entre ses doigts, Bailey avait disparu.

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Emerson Moore

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptySam 7 Sep - 15:15

Emerson n'avait pas prévu de retourner à la salle ce matin-là. Peut-être que c'était le destin qui lui jouait un tour. En vérité, c'était surtout le fait qu'il avait laissé en plan la fin de son rangement, la veille, parce qu'il n'avait pas eu le courage de terminer. Il était tard, il était fatigué, l'endroit serait fermé demain, il avait décidé de rentrer plus tôt en se promettant de rattraper sa désertion le lendemain, quand il serait reposé et à nouveau en forme. Il avait la clé, après tout, il pouvait aller et venir à sa guise et ce n'était pas la première fois qu'il abandonnait la tâche pour la reporter au lendemain. Il aimait même retourner sur les lieux quand il n'y avait personne, être l'unique fantôme qui hantait l'endroit, entendre ses pas solitaires résonner dans l'espace vide, voir la paix qui régnait là où l'effervescence avait embrasé la foule, la veille, ou les applaudissements avaient assourdi le public et faire naitre des sourires ravis sur les visages des comédiens qui avaient donné leur coeur et leur âme à leur performance. C'était comme si Emerson pouvait convoquer les lumières et les sons en filigrane et en sourdine, cligner des yeux et faire disparaitre les souvenirs. Et puis il lui arrivait de s'asseoir simplement avec un instrument dans les mains, pour jouer des morceaux au hasard de sa mémoire et de ses envies. Il avait ses préférences - une guitare électrique d'un rouge magnifique, la vieille batterie, la basse gris métallisé ou encore le piano qui était sans doute aussi vieux que l'infrastructure mais qui jouait toujours aussi bien. Il était l'âme, l'ancêtre, de la salle de spectacle.
C'était en pensant à lui que le jeune homme s'était levé. La perspective de retrouver les touches polies par des centaines de doigts lui avait embaumé l'esprit pendant qu'il s'enfilait un bol de céréales et un café trop sucré, et des notes muettes résonnaient à ses oreilles au moment où il s'était habillé - un jean usé, un t-shirt gris sous un pull kaki, des vieilles converses à la couleur indéfinissable - jusqu'au moment où il avait mis son écouteurs pour entendre une véritable mélodie, avant d'enfourcher son vélo et de prendre la direction de son lieu de travail.
Dix minutes. C'était la moyenne qu'il lui fallait pour parcourir la distance entre les deux points. Parfois douze ou treize, quand la circulation l'obligeait à zigzaguer entre les voitures, à ralentir ou à prendre un détour pour éviter un carrefour encombré. Tard le soir, s'il lui prenait l'envie de battre un record, il lui arrivait de le faire en sept minutes. Aujourd'hui, ça lui prendrait sûrement plus longtemps - s'il arrivait seulement à destination. Car alors qu'il dévalait une rue puis prenait un virage à droite pour emprunter l'une des artères principales de Windmont Bay, Emerson fut surpris par l'apparition soudaine d'un chien. Le jeune homme poussa une exclamation de surprise, ses roues oscillèrent dangereusement mais il avait l'habitude des obstacles soudains et il retrouva rapidement sa stabilité, s'écartant de l'animal qui agitait la queue, effaçant tout sentiment de danger de l'esprit d'Emerson. Tout en continuant à pédaler, le jeune Moore jeta un regard par-dessus son épaule. Par réflexe, pour s'assurer que sa brusque déviation n'avait pas créé d'incident, que le chien s'était contenté de rester là où il était et, oui, tout au fond de lui, sans s'en rendre vraiment compte, parce que quelque chose avait frémi en voyant la race de l'animal. Mais à ce moment-là, ça n'avait été qu'un froissement de la mémoire parce que des chiens comme celui-là, il devait en exister des centaines de milliers, parce qu'il n'y avait aucune raison qu'il pense que ce chien-là, précisément, appartenait à quelqu'un qu'il avait connu, dans sa jeunesse, dans un autre monde. Dans une autre vie.
Mais comme le jeune cycliste put le constater rapidement, le chien n'aspirait pas à rester à sa place car il se mit à lui courir après et, quand il le rattrapa, à galoper à sa hauteur, la langue pendante lui donnant une drôle d'expression souriante, tandis qu'il semblait vouloir lui parler à coups de jappements et d'aboiements joyeux.
- Allez, va-t-en! s'exclama Emerson pour le réprimander. Retourne d'où tu viens, ne me suis pas!
Il n'obtint qu'une protestation canine qui le força à ralentir et à s'arrêter pour mettre un pied à terre. Il ne pouvait pas continuer à s'éloigner avec ce chien à ses trousses, son maitre allait se demander où il était et paniquer en ne le voyant nulle part.
- Je n'ai rien pour toi, retourne là-bas, dit-il encore, sans grande conviction, parce qu'il voyait bien qu'il intéressait fortement l'animal, et quand celui-ci sauta sur lui et le déséquilibra, Emerson ne put réprimer un rire, amusé par la bonhomie de la bête à quatre pattes. Hé, doucement, tu vas me faire tomber!
Emerson le repoussa mais son geste n'avait aucune autorité et se transforma rapidement en caresse sur la tête.
- Tu aimes ça, hein, canaille? gloussa-t-il en lui grattant l'oreille puis le menton. Tu as une bonne tête, tu me rappelles quelqu'un...
Mais c'était impossible. Sept années s'étaient écoulées, la chienne de Robbie ne devait sans doute plus être de ce monde. Combien de temps vivait en effet cette race? Huit ans? Neuf? Peut-être dix? Bailey était un tout jeune chien à l'époque mais tout de même. Et puis même si elle vivait encore, elle ne serait pas ici, à Windmont Bay. Elle parcourrait encore les sentiers des forêts qui environnaient leur petite ville du Wyoming, elle plongerait peut-être dans la rivière, aux endroits où l'eau était assez calme pour se baigner, elle se prélasserait sur la terrasse ou dans la cour, à l'ombre d'un arbre, à faire des rêves de chien.

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptySam 7 Sep - 22:11

Bailey avait disparu. Sans espoir de la retrouver d’un simple coup d’œil, Robbie laissa tout de même traîner son regard autour de lui, avant de soupirer et d’épouser de ses lèvres le gobelet avec lequel il venait de sortir du café derrière lui. Bailey fuguait assez souvent, pour revenir toujours assez rapidement, bien qu’elle pouvait de temps à autre disparaître pendant plusieurs heures, voir une journée entière, avant de revenir de la façon la plus désinvolte qu’il soit. Il ne s’inquiétait plus de ces disparitions soudaines. Il connaissait assez Bailey pour savoir qu’elle ne causerait aucun problème, sauf si on voulait lui en créer. Tout le monde n’était pas enchanté par son regard pétillant et son esprit joueur, qu’elle n’avait jamais perdu depuis ses premiers pas hésitants. Ses tentatives de communication n’étaient pas tous interprétées de la bonne façon, et Bailey se retrouvait quelquefois dans des situations qu’elle n’avait pas voulues mais qu’on lui imposait par peur et incompréhension. Il n’y avait rien de plus insupportable, pour Robbie, que de retrouver Bailey derrière les barreaux d’une cage, au milieu des dizaines de chiens hurlant leur détresse, ou dans le coffre d’une voiture de police, à devoir écouter les leçons d’officiers de police pensant pouvoir lui apprendre comment éduquer son chien. Son collier rouge ne portait pas plus d’information que son prénom, gravé sur un petit médaillon, aussi âgé qu’elle et oxydée par les années passées autour de son cou. On n’y lisait plus que « .ail.y », mais c’était suffisant pour indiquer qu’elle n’était pas un chien errant, même si certaines situations lui prouvaient qu’il était quelque fois un peu trop naïf.
Il prit une nouvelle gorgée de café et arrêta une passante.
– Excusez-moi. Vous auriez vu un chien ? Fauve ?
Un haussement d’épaules en guise de réponse, ponctué par un regard agacé. Ses bottines presque usées, ses vêtements qui ne payaient pas de mine, dénichés dans des friperies, sa peau léchée par le soleil, toutes ces heures passées sur les routes du Sud et de l’autre côté du mur encore inachevé. Il n’inspirait pas la confiance, même avec ses yeux d’un marron intense, même avec ses traits plaisants, qui ne pouvaient être que trompeurs. Il se tourna vers la jeune femme qu’il venait d’aborder ; il aurait pu la remercier pour son aide, attirer l’attention vers lui, déplorer l’état de ce monde, déplorer ces hommes et ces femmes qui jugent d’une fraction de seconde, mais il l’avait trop souvent fait ces dernières années et n’avait jamais rien obtenu de satisfaisant. Robbie se contenta de secouer la tête.
Est-ce que Windmont Bay était à l’image de cette femme ? Peu avenante, peu accueillante, inhospitalière, hautaine ? Il n’avait qu’une chose à faire. Apercevoir la sœur de Cameron, lui parler, peut-être, si c’était possible – s’il n’était pas déchiré par les souvenirs douloureux, en d’autres mots. Juste l’entrevoir et lire, inscrits sur son visage, toutes les années qui s’étaient écoulées. Il n’avait qu’une chose à faire, et cette chose était simple, mais pour qu’elle se réalise, il avait besoin que les planètes s’alignent et lui instillent un peu de chance. Il venait de passer deux jours ici, mais aujourd’hui serait probablement le dernier, même si le premier n’aurait pas dû être suivi du second, s’il s’était écouté. Oui, peut-être qu’il serait encore là demain, mais il savait qu’il ne resterait pas plus longtemps. Il croyait au destin, et peut-être que cela faisait de lui un fol idiot, et il était en train de se convaincre que, s’il était censé revoir Emerson, cette dernière aurait apparu bien plus tôt. Peut-être que leurs retrouvailles n’étaient pas censées se produire ? Peut-être qu’Emerson Moore de Windmont Bay n’était pas celle qu’il pensait connaître et que son homonyme, homme ou femme, était déjà passé devant lui sans que le passé ne vienne lui arracher le cœur ? Il ne savait pas ce quel scénario il préfèrerait, quel scénario il favoriserait, s’il en était l’auteur. Le premier ? La rencontre, les émotions, les rires ? Les pleurs ?, puis la gêne, le remords ? Ou le second, sans histoire, sans incident ?
Il entendit les jappements d’un chien, peut-être à une centaine de mètres de là où il se trouvait, et reconnu Bailey. Elle était probablement assise devant un arbre en train de fantasmer sur un écureuil, avec qui elle aimerait certainement jouer, ou en train de se faire embêter par des gamins, ou encore en train d’apprécier un modèle particulier de voiture ; Bailey aimait avec une passion sans borne les vieux modèles, ceux qui vrombissaient telles des bêtes caverneuses, et qu’elle appréciait pourchasser jusqu’à l’épuisement, sans raison particulière. La fatigue s’emparait d’elle plus rapidement avec les années qui s’étaient accumulées, mais à huit ans, Bailey pouvait se montrer encore affreusement endurante et toujours débordante d’une énergie venant d’ailleurs.
Il suivit les jappements, jetant son gobelet vide tout en marchant, attirant un regard étonné, parce qu’avec sa dégaine, on ne pouvait s’attendre qu’à ce qu’il jette ses déchets dans le caniveau, ou sur les pelouses. Les aboiements de Bailey n’étaient pas aussi proches qu’il le pensait, et la centaine de mètres estimée se transforma en deux cents. Il tourna à une intersection et découvrit sa bête sauvage en train d’importuner un cyclise, pied à terre, qui tentait de repousser une Bailey un peu trop entreprenante.
Robbie se mit à sourire. Il aimait Bailey, et il la comprenait parfaitement pour savoir qu’elle s’était probablement entiché en un regard du garçon et qu’elle lui demandait simplement de remonter sur sa selle et d’oser lui proposer une course pour lui faire mordre la poussière. Bailey disposait d’un charme évident, et, encore à une dizaine de mètres de son chien et de l’inconnu, Robbie ne fut pas étonné de voir que le garçon s’était mis à la caresser et qu’elle appréciait tout particulièrement ce geste d’attention. Robbie se mit tout de même à trottiner, le regard posé sur sa chienne, son barda se balançant sur son dos et attirant rapidement l’attention de Bailey, dont les mouvements de la queue se firent encore plus frénétiques lorsqu’elle aperçut son compagnon de route. Elle ne bougea pas pour autant, comme si elle voulait lui montrer sa récente proie.
– Hey, ma vieille, t’étais passée où encore ?, dit-il en arrivant à la hauteur de Bailey, qui se mit sur ses pattes arrières pour essayer d’atteindre le visage de son maître et lui lécher les joues, comme à son habitude, s’aidant de ses pattes avant pour le forcer à baisser les épaules.
Sans regarder l’inconnu, il s’excusa :
– J’espère qu’elle vous a pas trop embêté, dit-il, poliment – parce que, oui, même avec sa dégaine de vagabond, Robbie maîtrisait le vouvoiement et les règles de politesse. Elle voulait juste s’amuser, finit-il en se redressant. Il sourit en voyant la gueule de sa chienne, la langue pendue sur un côté, les yeux pétillants. Il lui caressa à son tour derrière les oreilles et l’attrapa par le collier alors qu’il fit un pas pour commencer à s’éloigner, l’invitant à le suivre et à dire adieu au garçon, vers qui Robbie jeta enfin un regard.
Avant de se paralyser.
Bailey jappa à nouveau, comme pour lui dire « je te l’avais dit, mon ami, mais Robbie ne comprenait pas tout le temps le langage de sa chienne. Il se perdit dans le regard et l’expression des yeux de l’inconnu, qui le laissa profondément mal-à-l’aise, comme si le vert de ses yeux était une teinte qu’il connaissait que trop bien. Peut-être que c’était le même vert que les plaines du Wyoming, au printemps ? Peut-être qu’il n’était que séduit par le garçon, comme il l’était par tous les beaux garçons ? Bailey jappa encore une fois et le tira de ses pensées. Il déporta son regard vers elle, qui aboya à nouveau.
– Grrbruuubruu, grogna-t-il, comme il le faisait lorsqu’il commençait à s’agacer ; des sons incompréhensibles qui sortaient de sa bouche et qui étaient sa marque de fabrique. Bailey sautillait sur place.
– Va falloir se calmer, ma fille, dit-il en restant là, immobile, et comme figé : il voulait tourner la tête et regarder le garçon, juste une nouvelle fois, pour ressentir une nouvelle fois ce malaise que le vert de ses yeux avait produit en lui. Mais il n’osa pas. Ou il ne pouvait pas. Il sentait un fantôme le regarder, pas loin de lui, et son regard le perçait, l’intimidait. Il savait où il avait vu ce vert. L’inconnu avait le même regard que Cameron Moore, et pour cela, il ne pourrait jamais lui pardonner, du moins temps que l’inconnu hanterait ses pensées ces prochains jours. Robbie venait de comprendre que partir à la recherche d’Emerson n’avait pas été une bonne idée. Il venait de se laisser complètement sabordé par un regard familier, comment réagirait-il face à la sœur de Cam, comment ferait-il pour rester les pieds sur terre et ne pas tomber en arrière ? Robbie venait de décider que cette journée serait sa dernière à Windmont Bay, et qu’il se remettrait en route vers l’Alaska aujourd’hui.

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptySam 14 Sep - 22:02

Une vague de nostalgie l’emporta vers un autre temps, un autre lieu. Il caressait toujours la tête du chien dont la langue pendante et les yeux vitreux trahissaient le bonheur intense d’être gratté de la sorte, mais son esprit était ailleurs, à près de 2000 kilomètres de là et le souvenir était presque aussi palpable que s’il datait de la veille. C’était pourtant un soir qui remontait à neuf ans, lors d’un été particulièrement chaud. Il se souvenait du moteur qui ronronnait, des éclats de voix des garçons qui embarquaient leurs affaires dans le camion. Il étalé dans sa chambre, le bas de sa robe remonté jusqu’à son ventre, les membres écartés en étoile de mer, à savourer la caresse faussement fraîche que les pales du ventilateur lui envoyaient. Les yeux clos, un vague sourire aux lèvres, il somnolait depuis une heure, se gardant bien de descendre car il savait que dès l’instant où il pointerait le bout de son nez dans le salon, sa mère l’enverrait faire la vaisselle. Or il faisait trop chaud pour plonger les mains dans l’eau chaude savonneuse et pour s’agiter pour tout essuyer, il avait décrété que ça serait pour le lendemain. Au moment où le rire de Robbie avait éclaté dans l’air, il s’était redressé, les sens en alerte. Il lui avait fallu quelques secondes pour comprendre la raison de cette agitation soudaine: la bande empruntait le camion pour passer le week-end dans les montagnes avoisinantes. Il pouvait déjà se figurer le feu de camp, les sacs de couchage pour dormir à la belle étoile, les plongeons du haut des rochers dans la rivière. Pourquoi personne ne l’avait-il averti? En deux secondes, il avait été sur ses pieds, il s’était précipité dans sa penderie et avait sorti son sac à dos rapiécé où il avait fourrer un jean, un short et deux t-shirt, ainsi qu’un pull épais, au cas où la nuit était fraîche. Il avait ensuite dévalé les escaliers, manquant de bousculer sa mère au passage. Celle-ci lui avait dit de revenir mais il ne l’avait pas écoutée, il avait déboulé dans la cour au moment où Cameron balançait la tente dans le coffre du pick-up. Il s’était esclamé: Attendez, j’arrive parce que chaque année, la bande l’emmenait, il participait à ces jeux sans conséquences, il faisait cuire les saucisse au-dessus des flammes et il ne rechignait même pas à faire la vaisselle, tellement heureux de pouvoir accompagner son frère et ses amis. Cette fois, pourtant, Cameron s’était avancé vers lui pour l’arrêter et il avait déclaré, un peu embarrassé, qu’il ne pouvait pas les accompagner. Pas cette fois. Emerson se souvenait n’avoir pas compris pourquoi il était subitement évincé de leur cercle fermé. Son regard désorienté s’était porté vers la voiture où les garçons attendaient. Il avait aperçu Robbie et son coeur s’était mis à cogner plus vite. Pourquoi? Le sourire de Cameron avait été tordu, gondolé, il avait marmonné une vague excuse mais Emerson avait su qu’elle était bidon, que le problème, c’était que l’adolescence avait commencé son oeuvre et que s’il n’était qu’un enfant, l’été précédent, il était devenu un être gênant. Son visage s’était empourpré et il avait pincé les lèvres, humilié d’être ainsi laissé derrière. Cameron s’était excusé et lui avait ébouriffé les cheveux en lui assurant qu’ils seraient de retour à la fin du week-end. Ouais, ça me fait une belle jambe…, avait songé le gamin en voyant son frère tourner les talons pour rejoindre le pick-up côté conducteur. Les visages des autres garçons s’étaient presque aussitôt désintéressés de son sort malheureux et le moteur avait vrombi. La portière de Cameron avait claqué, celle de l’autre côté était encore restée ouverte, le temps que leur chien les rejoigne d’un bond joyeux. Emerson n’avait jamais autant détesté l’animal que ce jour-là. Il ne savait même pas pourquoi il y pensait parce que le chien qui grondait de bonheur sous sa paume n’avait rien à voir avec la vieille carne de ses parents. Sans doute parce que la bête lui rappelait Robbie et que Robbie le ramenait forcément à cette période trouble où il découvrait l’amertume des premiers émois amoureux non partagés. Car pour l’ami de son frère, il n’avait été qu’une gamine maigrichonne qu’on voulait bien trimballer tant qu’elle avait l’air d’un tomboy mais qu’on s’empressait de remiser au placard dès qu’elle montrait les premiers signes de la puberté.
Ses doigts accrochèrent le collier et sans savoir pourquoi, instinctivement, Emerson baissa les yeux vers celui-ci, prêt à rire de sa propre bêtise, prêt à être soulagé d’un doute insidieux qui se répandait dans ses veines, bien malgré lui. Le désarroi froissa ses traits quand la pulpe de son pouce passa sur les lettres creusées dans le médaillon. AILY. A peu de chose près… Le jeune homme déglutit et força un sourire. C’était absurde. Ce n’était pas Bailey.
Mais quand un mouvement attira l’attention d’Emerson, le doute ne fut plus permis.
Sonné par la vue, croyant encore à un mirage, Emerson vacilla et crut bien, durant une seconde, que son corps allait le lâcher et qu’il allait s’effondrer sur le trottoir. Pourtant, si c’était son esprit qui lui jouait un tour, il était particulièrement doué: parce que ce n’était pas le Robbie de son souvenir qui approchait, c’était un homme qui lui ressemblait, marqué par les huit années qui les séparaient depuis qu’ils s’étaient vus pour la dernière fois. Rendu muet par le choc, Emerson contempla le propriétaire du chien comme s’il voyait un fantôme - ce qui, en soi, n’était pas si éloigné de la vérité. Le coeur au bord des lèvres, Emerson avait l’impression de l’entendre raisonner dans tout son corps. Des étincelles scintillaient devant son regard abasourdi et il contempla les retrouvailles entre le canidé et son maître, peinant à réaliser que la chance infime qu’une telle chose puisse se produire était bien là, devant ses yeux hagards. Emerson déglutit, redoutant le moment où Robbie lèverait les yeux vers lui. Car pour le moment, son attention était centrée sur son chien et le choc visuel n’avait pas encore eu lieu. Emerson se tenait raide sur son vélo, attendant l’instant fatidique avec appréhension - mais aussi une autre sensation qu’il n’aurait su définir. Inquiétude? Impatience? Excitation? Robbie allait-il le reconnaître ou son regard allait-il passer sur lui comme s’il était un parfait un inconnu? Mais n’était-ce pas ce qu’ils étaient, l’un pour l’autre? De parfaits inconnus, perdus de vue depuis une éternité. Depuis la mort de Cameron Moore.
Robbie lui jeta enfin un regard et se figea. Emerson fut incapable de bouger, d’esquisser le moindre geste, ni pour sourire, ni pour lui assurer que Bailey ne l’avait pas importuné. Il avait l’impression d’avoir été privé de toute faculté d’élocution et ne parvenait qu’à regarder le garçon qui lui faisait face et qui ressuscitait une vie entière, une vie enfouie, une vie reléguée au passé. Emerson pouvait entendre les saccades de son coeur et avait même l’impression qu’on pouvait voir chaque battement à travers la peau fine de son torse, comme si son muscle cardiaque remodelait les os de sa cage thoracique pour trahir son trouble. Robbie l’avait reconnu. Du moins Emerson le crut-il à la façon dont son crush d’adolescence le dévisageait. Il l’avait forcément reconnu. Non? Baily brisa l’instant d’un jappement et Emerson sortit de sa transe, clignant des paupières avant de porter son poignet à ses tempes dégoulinantes de sueur. L’effort qu’il avait produit en pédalant, à coup sûr… A moins que l’apparition incroyable d’un fantôme de son passé y soit pour davantage? La chienne avait également détourné l’attention de son maître et celui-ci ne semblait plus vouloir le regarder. L’avait-il reconnu? Emerson eut la nausée à l’idée que Robbie refuse de le regarder à nouveau. Mais il devait savoir. Il ne pouvait pas laisser l’instant lui (leur) échapper, si? Déglutissant avec peine, Emerson pesa le pour et le contre, chercha les mots adéquats, en vain. Il descendit de son vélo, avec l’impression que son corps l’abandonnait, jambes flageolantes, mains tremblantes, gorgée nouée, ventre retourné et coeur au bord de l’infarctus. Et sans savoir où il trouva la force de braver sa tétanie, le jeune homme souffla:
- Attends…
Robbie n’avait pas bougé, mais c’était comme si Emerson avait senti l’urgence de la situation: s’il ne parlait pas maintenant, l’autre s’échapperait-il à nouveau de sa vie? Pourtant, jamais il ne lui parut aussi dur d’extraire un mot de sa gorge. Que pouvait-il dire à un homme qu’il n’avait pas vu depuis des années?
- Elle--elle n’a rien fait de mal, balbutia Emerson, la voix rauque, alors que ce n’était pas du tout ce qu’il souhaitait dire au jeune Ripley. Bailey n’a rien fait de mal, ajouta-t-il, le regard dardé sur Robbie.
Bailey avait même permis leurs retrouvailles, en un sens. La chienne agita la queue et Emerson réalisa que prononcer son nom avait dénoué quelque chose, sans qu’il ne sache quoi exactement. Tout ce qu’il sut, ce fut que la question suivante lui échappa avec moins de difficultés:
- Qu’est-ce que tu fais ici?
Il y avait deux réponses possibles: soit c’était un hasard complet et incompréhensible, soit Robbie était venu à sa recherche, sans avoir la moindre idée de qui il recherchait en réalité.

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptyMar 17 Sep - 19:13

Il avait été désarçonné par ce regard, qui lui avait semblé si familier que son cœur s’était presque détaché. Comment réagirait-il face à la sœur de Cameron ? Comment ferait-il pour rester les pieds sur terre et ne pas tomber en arrière ?, comment ferait-il face à Emerson, en chair et en os ? Comme réagirait-il face aux souvenirs qui referaient surface ? Face au rire de Cam, qu’il entendrait à nouveau, comme s’il n’avait jamais cessé de l’entendre ; face à la voix de son meilleur ami, qu’il entendrait également à nouveau, alors qu’il en avait pourtant oublié la mélodie – il se rappelait distinctement le jour où il avait réalisé, un matin, en se réveillant, qu’il avait perdu la voix de Cam, qu’il ne s’en rappelait plus le timbre, qu’il ne s’en rappelait plus les vibrations, qu’il l’avait tout simplement oubliée, comme si la mémoire qu’il avait de l’aîné Moore se consumait, à petit feu, de son esprit qui, pourtant, ne voulait pas s’en séparer. Robbie se posait toutes ces questions, et plein d’autres, au point où il était tellement occupé à tenter de leur apporter des réponses alambiquées que le jeune homme avait complètement passé sous silence ce que son instinct tentait de lui dire. Ce n’était pas un regard faussement familier. C’était un regard familier. Celui d’Emerson Moore.
Il était accroupi, occupé à caresser Bailey, qui lui exprimait sa propre affection en léchant son oreille avec une dévotion toute particulière, tout en déviant quelques fois de sa cible et en s’égarant dans son cou, avant de rectifier la trajectoire manu milatari. À chaque seconde qui filait, Robbie remettait les pièces du puzzle à leur place. Le regard familier. L’excitation de Bailey. D’autres éléments venaient soudainement le frapper. La voix. La voix était différente, mais elle n’était pas totalement étrangère, et les quelques mots que l’inconnu avait prononcé avait une résonance qui le frappait seulement maintenant. Les traits. Les traits de son visage C’était impossible, pensa-t-il, mais Robbie avait compris ces dernières années que rien ne l’était réellement, et il avait rencontré un grand nombre de personne qui le lui avait démontré. Il se perdait dans ses pensées, et il remerciait intérieurement Bailey de lui donner une raison de ne pas lever les yeux vers le garçon. Il ne savait pas ce qu’il l’en empêchait. Peut-être la réponse qu’il lirait dans le regard de l’autre s’il s’y plongeait attentivement ? Est-ce que c’était Emerson qu’il avait devant lui ?
Il était incapable de répondre à cette question et la trouvait d’autant plus farfelu à force d’y penser. Emerson avait toujours été un garçon manqué, un tomboy qui passait son temps libre à suivre les pas de son frère et à traîner avec ses amis. Une fille qui n’était pas comme les autres, et dont il avait eu l’impression, à quelque reprise, qu’elle lui jetait des regards trahissant des sentiments naissants et fuyant lorsque Robbie se retournait vers elle. Il se rappela de ses joues prenant des colorations rosées lorsqu’il lui parlait. Il n’y avait pas donné tellement d’importance. Tout cela l’avait amusé, plus qu’autre chose. Pour lui, Emerson était cette fille. La sœur de Cam. C’était elle qui était imprimée dans sa mémoire. C’était elle qu’il voyait sourire et sauter dans la rivière en imitant Robbie, Cameron et leurs amis. Le garçon qu’il avait devant lui ne pouvait donc pas être Emerson. C’était d’une logique imparable. Mais rien n’était impossible.
Attends.
La voix de l’inconnu le tira violemment de ses pensées. Il continua à lui parler, bafouillant quelques mots, avant de prononcer le prénom de sa chienne. Bailey. Est-ce que Robbie l’avait déjà prononcée ? Il ne s’en rappelait plus. Est-ce que le garçon avait eu la chance de regarder son collier et d’y déchiffrer le prénom de Bailey ? Peut-être. AILY. Il n’y avait que deux lettres qui manquaient et qui avaient laissé derrière elles des indices de leur présence. Peut-être.
Il se redressa et osa un regard vers le garçon, sans savoir vraiment quoi penser. La vérité était réellement là. Devant lui. Et Emerson le lui confirma : – Qu’est-ce que tu fais ici ?
Sa réaction fut incontrôlée.
– Putain …, lâcha-t-il en levant les bras et en posant les mains derrière sa tête. C’était bien elle. Emerson. Lui ? Combien de temps réellement était passé depuis qu’il avait quitté le Wyoming ? Depuis qu’elle … qu’il avait quitté le Wyoming ? Il avait prévu de poser une question à la sœur de Cameron : qu’est-ce qui a changé dans ta vie ? Robbie voulait savoir quel sens avait pris la vie d’Emerson, de celle qu’il avait quitté. Il ne s’attendait pas à ce qu’un de ces changements soit aussi radicale.
– … c’est bien toi, conclut-il, les mains toujours derrière sa tête, comme si elle menaçait de tomber tellement il était sonné.
Il ne savait pas vraiment quoi ressentir. Il ne savait pas vraiment comme réagir. Il était choqué, mais le choc qu’il éprouvait n’était pas un mauvais choc. Il était dérouté. Stupéfait. Bouche bée, complètement interdit par cette annonce soudaine : le garçon qu’il avait devant lui était Emerson Moore.
Il le dévisagea davantage. Il l’étudia du regard, le regardant de la tête jusqu’aux pieds, toujours l’air stupéfait, découvrant une posture, un regard, des pommettes familières, découvrant derrière ce costume de garçon – qui n’était pas qu’un costume – Emerson Moore. Il n’arrivait pas y croire, ni à former des mots, il ressentait simplement toutes les émotions qui s’accumulaient en lui et qui finirent par imploser.
Il baissa ses bras, s’avança vers le garçon et posa ses mains sur des joues, comme si les huit années qui venaient de s’écouler n’avaient été que quelques minutes, quelques heures, un simple détail qu’il venait de balayer en comblant la distance entre eux deux. Comme s’ils ne s’étaient jamais perdu de vue.
– Oh mon Dieu, c’est toi !, s’écria-t-il en inspectant à nouveau le visage d’Emerson, laissant les paumes de ses mains glisser sur ses mâchoires et ses doigts se perdre là où naissait son cou.
Robbie était Robbie. Robbie était excité par cette révélation, il était excité par ces retrouvailles, il était complètement assourdi par la présence d’Emerson qu’il avait trouvé, alors qu’il avait pris la décision, quelques minutes plus tôt, d’arrêter d’attendre qu’elle … qu’il ! apparaisse. Il ne savait pas vraiment quoi dire, alors il se contenta de le tirer vers lui et de l’enlacer amicalement, comme si, à nouveau, les huit dernières années n’avaient été qu’un détail. Bailey dansait autour d’eux, essayant de capter leur attention.
– Emerson Moore !, dit-il en se détachant de lui et en plongeant son regard dans le sien. Il se rappela soudainement de sa question, et ce fut à son tour de lui dire d’attendre, alors qu’il fit glisser son sac le long de son bras. Il le posa par terre et s’agenouilla, cherchant dans les poches extérieures le dépliant qui l’avait amené jusqu’ici, avant de se rappeler qu’il l’avait mis dans la poche de son jean. Il se releva, fourra la main dans une des poches arrières, et y extirpa le flyer qu’il tendit vers Emerson.
– J’ai trouvé ton prénom dans ce dépliant. Pas très loin d’ici. Dans une station service. Me suis dit que j’allais tenter ma chance. Et …, il leva les mains vers Emerson. Et te voilà !.
Il reprit son souffle, il reprit ses esprits et, dans un calme olympien qui tranchait avec l’excitation d’il y a quelques secondes, se contenta de dire :
– Je suis tellement content de te voir ! Même si … même si t’as bien changé ! On a plein de choses à se dire, j’imagine.

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Emerson Moore

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptySam 12 Oct - 18:04

Prétendre qu’il n’avait jamais songé à pareil face-à-face aurait été un mensonge mais Emerson n’était pourtant clairement pas préparé à une telle rencontre, si inopinée, sortie de nulle part. Ce matin, il n’avait pas pu se lever avec l’idée qu’il allait rencontrer le garçon qui avait troublé son coeur adolescent. Ce matin, il n’avait pas pu envisager que toute sa vie semblerait retournée comme une crêpe, sans prendre en considération ses émotions ou ses sentiments. Il aurait voulu qu’on lui donne le temps, mais le temps de quoi? De s’apprêter pour ne pas être couvert de sueur, vêtus de fripes informes? De choisir les premiers mots qu’il dirait à Robbie? Il n’était même pas sûr qu’une éternité lui aurait donné l’inspiration. Trop de choses dépendaient des circonstances, trop de choses découlaient des réactions de Robbie. Non. Jamais Emerson n’aurait pu être préparé à cette collision, mais cela ne l’empêchait pas de souhaiter d’avoir eu un indice, un signe avant-coureur, n’importe quoi qui ne le laisse pas tétanisé face à un souvenir, un fantôme. Mais il était trop pour les et si et les oui mais, Robbie Ripley se tenait là, dans cette rue de Windmont Bay, accompagné de son compagnon de toujours et Emerson Moore ne savait pas s’il devait en pleurer ou en rire. Les deux tendances se bousculaient trop pour que l’une prenne la tête et il était sans doute encore trop abasourdi par la vision pour pencher d’un côté ou de l’autre. Sa seule certitude, c’était qu’il ne pouvait laisser le moment passer, le jeune homme s’envoler. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il avait besoin de voir ce que la suite lui réservait, qu’il s’agisse d’une excellente surprise ou d’une terrible désillusion. Il ne supporterait pas de vivre dans l’inconnu. Il ne pouvait se raccrocher à rien mais cherchait les prises, et Emerson ne savait pas si c’étaient les sentiments étouffés qu’il recherchait, cette étincelle de vie qui appartenait à une autre époque, ou si c’était leur point commun qu’il aspirait à effleurer. Cameron. Son frère. Cette unique connexion entre eux puisque le reste n’avait jamais vraiment eu d’importance, Robbie ignorant tout de ce que le cadet Moore pouvait éprouver - du moins ce dernier en était-il convaincu. Jusqu’à il y a peu, jusqu’à ce qu’il rencontre Norrie Regbo, Emerson avait relégué Cameron au placard, accroché comme un vieux manteau durant les saisons chaudes. Mais Norrie n’avait pas connu Cameron comme Robbie et lui. Ressusciter son frère. En un sens, la simple présence du jeune Ripley oeuvrait déjà, de façon magique. C’était comme si Cameron pouvait surgir d’une seconde à l’autre, au détour d’une rue, coursant son meilleur ami, arrivant tout essoufflé en le rabrouant ‘pourquoi tu m’as pas attendu?' et là, il aurait tourné son regard malicieux vers l’interlocuteur de Robbie et… et quoi? Aurait-il souri? Une lueur inquiète serait-elle venue voiler ses traits? Absurde. Cameron n’apparaitrait pas à la suite de Robbie. Cameron ne le verrait jamais tel qu’il était à présent. Cameron ne saurait jamais qui il avait réellement été, tout ce temps où il l’avait laissé s’abreuver de leur joie communicative, de leur complicité masculine. Et ce fut une nouvelle écorchure dans le coeur meurtri d’un garçon qui avait tout fait pour compartimenter sa vie, pour ne pas avoir à retourner la terre où reposait son ainé. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas eu aussi mal et pourtant, il n’avait jamais autant recherché la chaleur de la flamme qu’à cet instant précis, alors qu’il se dévoilait de manière plus ou moins implicite à Robbie.
Son coeur fit une embardée quand le jeune homme se redressa et le regarda à nouveau. Qu’est-ce que tu fais là? C’était logique, comme question, non? Pourtant, Emerson aurait voulu en poser un milliers d’autres mais elles s’entrechoquaient dans son esprit et il savait qu’il n’arriverait pas à formuler une phrase cohérente si elle dépassait dix mots. Alors tout ce qu’il pouvait faire, c’était attendre la réaction de Robbie, se calquer à celle-ci, agir en fonction d’elle, partir au front ou battre en retraite. Mais avait-il encore ce choix, seulement? Il avait l’impression que toutes ses cartes étaient sur la table et son jeu était très maigre. Qu’est-ce que Robbie faisait là? La question pouvait lui être retournée et Emerson ne savait même pas ce qu’il répondrait. Le hasard de la vie? Comment parler de son arrivée sans évoquer tout ce qui avait précédé? Sans aborder sa vie d’antan? Emerson songea brièvement à ses parents mais leurs visages ne s’attardèrent pas plus d’une poignée de secondes. Il avait développé un talent particulier pour les reléguer dans un coin de son cerveau, contrairement à Cameron qui habitait encore ses pensées régulièrement. Et là, alors qu’il contemplait l’ahurissement de Robbie, il ne pouvait que concevoir le choc que cela devait être. Lui, il avait eu des années pour se faire au changement, pour apprécier son évolution. Robbie ne pouvait qu’essayer d’accoler l’adolescente de ses souvenirs avec le garçon qui le dévisageait, c’était autrement plus compliqué que la décalcomanie qu’Emerson devait ajuster pour vieillir le meilleur ami de Cameron.
C’est bien toi.
Emerson haussa les épaules en penchant légèrement la tête, l’air de dire eh oui, c’est bien moi… Il n’avait aucune idée de ce qu’il était censé faire ou dire, il pouvait juste se laisser porter par le flot de ses émotions et celles-ci, nombreuses, se heurtaient aux rochers de la rivière où il avait sauté à pieds joints. La vie n’était pas un long fleuve tranquille, pas pour les Moore, du moins. Elle était cahoteuse, traîtresse, semée d’embûches et, pour Cameron, elle avait été létale. Les doigts serrés autour des freins de son vélo pour le maintenir immobile - mais il avait l’impression de s’y raccrocher comme s’il s’agissait du seul point stable à portée de main - Emerson se laissa dévisager, s’attendant à être gêné d’être l’objet d’une telle étude scrupuleuse. Pourtant, la caresse du regard de Robbie n’était pas désagréable, elle avait la texture d’une curiosité ébahie et le contraire aurait davantage mis Emerson mal à l’aise. Il n’était pourtant pas habitué à cet intérêt, surtout parce que la plupart des gens ignoraient tout de son identité et, par conséquent, personne ne cherchait à poser des questions indélicates ou à faire des connexions intrusives. Mais Robbie n’appartenait à aucune catégorie. Il était un monde à lui tout seul et Emerson le laissa donc digérer la découverte, sans un mot, car qu’aurait-il pu dire pour atténuer la distance entre le souvenir et la réalité? Son coeur tressauta à son approche et il déglutit avec peine, laissant l’inspection suivre son cours, tout en songeant qu’ils n’avaient jamais été aussi proches, pas comme ça en tout cas. En réalisant que Robbie ne l’avait jamais véritablement vu ou regardé jusqu’à cette seconde précise où leurs regards s’étaient croisés. Emerson ne put pourtant pas s’empêcher de se raidir quand le jeune homme l’étreignit mais cela pouvait être associé à l’écueil que représentait toujours son vélo et qui menaçait de tomber s’il n’y prêtait pas attention. Instinctivement, Emerson passa un bras maladroit autour des hanches de Robbie, fermant un instant les paupières en songeant avec une certaine amertume que l’adolescent amoureux qui avait sommeillé en lui aurait été jaloux de ce rapprochement. Tout ce qu’il y a de plus amical, lui souffla la voix d’un Emerson adulte, changé. Mais en présence du jeune Ripley, Emerson avait l’impression que les différents compartiments de son existence perdaient leurs démarcations, qu’ils se fondaient l’un dans l’autre sans savoir qui prédominait à cet instant précis. Le passé? Le présent? L’adolescent complexé? Le garçon libre? Ou une autre entité qu’il n’avait même pas encore eu le temps d’explorer? Il observa Robbie alors que ce dernier fouillait son sac avant de lui tendre un flyer froissé. Un regard suffit pour identifier la brochure qui avait été imprimée quelques semaines plus tôt et dont un exemplaire, par il ne savait quel miracle, avait atterri entre les mains de Robbie Ripley. Qui se souciait des noms en légendes? eut-il envie de lui demander en souriant. Qui se soucie des gens qui travaillent dans l’ombre? Personne. Et pourtant, il était sorti de son anonymat pour accrocher le regard d’un homme qui avait vécu dans le Wyoming, qui l’avait connu, lui, Emerson Moore, alors qu’il n’était qu’un gamin de ferme qui courait après son frère.
Emerson fixa le dépliant abimé par le voyage dans la poche de Robbie et releva les yeux quand ce dernier s’exclama être tellement content de le voir. Il était sincère, c’était évident, et pourtant cela faisait tout de même drôle au jeune cycliste, cette exclamation.
- Je suis content de te voir aussi, répondit-il avant d’adresser un geste vague pour englober son interlocuteur. Même si tu n’as pas vraiment changé, toi.
Toujours aussi beau, toujours aussi envoûtant, aurait pu dire Emerson. Les quelques années supplémentaires allaient bien à Robbie, même si elles rappelaient à Emerson le temps qui avait passé depuis son départ de son village natal, depuis qu’il avait vu ses parents pour la dernière fois.
- Qu’est-ce que tu fais dans le coin? Je ne pense pas que ces flyers aient été distribués bien loin donc tu devais être dans les parages pour autre chose, non? Tu es là pour combien de temps?
Les questions se bousculaient à présent et il ne savait dans quel ordre les poser. Mais d’abord, mieux valait-il sans doute qu’ils trouvent un endroit plus calme pour discuter, au lieu de rester au milieu du trottoir.
- J’allais finir quelques trucs à mon boulot mais on peut aller boire un café, si tu veux?
Même si, pour le coup, il aurait bien eu besoin d’un autre type de remontant. La salle pouvait cependant attendre quelques heures supplémentaires, contrairement aux questions qui, invariablement, venaient le tarauder. Il était subitement avide de savoir ce qu’était devenu Robbie depuis huit ans, mais il voulait aussi avoir des nouvelles de ses parents, de leur ferme, de ce qui avait pu animer leur coin natal depuis qu’il était parti. C’était hier et, en même temps, cela lui paraissait appartenir à une autre éternité.

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptyDim 27 Oct - 17:33

Une brise légère lui caressait le visage ; une brise agréable, une brise bienvenue, qui s’amusait à mettre un peu plus le désordre dans ses mèches déjà rebelles, qui tombaient devant ses yeux et le forçait, de temps en temps, à les glisser derrière son oreille pour tenter de les discipliner. À vrai dire, il était bien content d’avoir quelque chose à faire avec ses mains moites, qu’il frottait un temps sur ses jambes, qu’il reposait un autre sur ses côtes en croisant ses bras, lorsqu’elles n’étaient pas en train de domestiquer ses cheveux séditieux.
Robbie était anxieux, mais restait étrangement calme. Il avait ce sourire indélébile, incontrôlable, comme un feu que personne ne pouvait dompter et qu’on laissait brûler jusqu’à ce qu’il s’étouffe par lui-même. Il n’était pas vraiment sûr que son sourire puisse s’effacer ; il ne le quitterait pas de si tôt, pas avec Emerson devant lui, et le garderait probablement ancré à ses lèvres encore longtemps après avoir laissé partir ce fantôme du passé – s’il l’autorisait à partir –, un fantôme qui n’en était maintenant dorénavant plus un.
Le sourire de Robbie voulait dire tellement de choses et exprimait de nombreux sentiments, pour certains antinomiques. La joie, bien sûr. La surprise, parce qu’une partie de lui était encore interloqué par ce jeu du hasard et par la chance qui l’avait saisi. Il n’y croyait pas vraiment. Il voulait tendre une main vers Emerson, toucher son épaule, ébouriffer ses cheveux, comme il le faisait avant, il voulait refermer ses doigts autour de son bras et le tirer vers lui pour l’enlacer. Mais il n’osait pas – et il ne l’expliquait pas. Il se contentait de le regarder sans savoir quoi faire avec ses mains, remerciant Bailey d’attirer l’attention sur elle de temps en temps, ce qui lui permettait d’avoir une raison légitime de détourner son regard. Peut-être avait-il seulement peur, peur qu’Emerson ait changé au-delà de la nouvelle apparence qu’il affichait ? Peur que lui-même ait changé, peur que ni lui ni Emerson ne soient plus réellement les mêmes et qu’au-delà des retrouvailles, la flamme s’éteigne rapidement. Son sourire cachait de la nostalgie, bien sûr. Si Emerson avait changé, d’une façon bien plus radical qu’il ne l’avait pensé, Robbie ressentait qu’une partie de son ancienne vie était devant lui. Il souriait davantage en imaginant le vent du Wyoming, plus chaud, plus poussiéreux, plus sec ; il en oubliait la brise marine qui mettait le désordre dans sa crinière anarchique et fermerait presque les yeux pour goûter un peu de cette vie oubliée, s’il n’avait pas peur qu’Emerson ne s’éclipse et qu’il s’avère être qu’une simple illusion. Cette nostalgie avait un brin d’amertume, parce que ce Wyoming-là, il l’avait quitté sans jamais vouloir y retourner, sans se retourner, pour construire sa propre vie, pour s’émanciper, pour se découvrir.
Robbie n’avait peut-être pas autant changé que ça, comme Emerson le soulignait. Au fond de lui, il avait toujours l’impression d’être le même, bien que sa vie avait aujourd’hui un goût de liberté qu’il n’échangerait contre rien au monde. Il repensait à tous ses kilomètres, ceux qu’il avait eu besoin de mettre en lui et le Wyoming, entre lui et cette vie qu’il voulait laisser oublier, en s’imaginant vainement et naïvement que les blessures resteraient derrière lui. Il souriait aussi pour cette raison, pour cacher la douleur qu’il ressentait faiblement au milieu de son torse. Mais Emerson se trompait. Il avait réellement changé, mais le changement qu’il avait vécu n’était pas aussi évident que celui de son interlocuteur. Il voulut lui dire qu’il se trompait, mais il se contenta de hausser les sourcils, pensant « Si tu savais », espérant qu’ils aient le temps d’en parler, un jour ou l’autre.
Il soupira, puis souffla entre ses deux lèvres entrouvertes, ce sourire inusable toujours en maître, comme pour évacuer toutes les émotions qui s’entrechoquaient en lui. Il tendit la main vers Bailey, qui vint s’asseoir à côté de lui et lui lécher le bout des doigts.
– Bah… Je te cherchais, dit-il, légèrement gêné, sentant le rouge ponctuer ses pommettes derrière la barbe qu’il n’avait pas rasé depuis plusieurs jours, depuis qu’il avait pris la route, à Reno. Il y plongea les doigts de sa main libre, celle que Bailey n’avait pas déclaré sienne, et se gratta la base du cou.
– On s’est arrêté pour faire une pause, complètement par hasard. On allait vers la frontière canadienne. « On », c’est moi et des gens qui m’ont pris en route. Et Bailey, bien sûr. Je ..., il hésita, l’instant d’une seconde. Avouer sa destination lui rappelait que ces retrouvailles ne seraient qu’éphémères. Il venait d’arriver ici, il venait de retrouver Emerson, et il repartirait bientôt.
– J’avais pour projet d’aller jusqu’en Alaska. Trouver du boulot sur un bateau de pêche. Partir un mer pendant un petit moment. Il détourna son regard d’Emerson pour regarder Bailey. Ce projet signifiait aussi qu’il devrait se séparer d’elle pendant quelques temps.
– C’est une lubie. J’ai envie de faire ça, dit-il en haussant ces épaules, résumant ce qu’était sa vie depuis qu’il avait quitter le Wyoming : il ne faisait que ce dont il avait envie.
– Du coup, je repars dans pas longtemps, dit-il en recentrant son attention sur Emerson.
Il voulait d’autres questions. Il en avait lui-même des dizaines. Des centaines, mêmes, qu’il assemblait dans sa tête une par une, les oubliant au fur et à mesure. Il s’apprêtait à en poser une lorsqu’Emerson lui proposa d’aller boire un café. Robbie venait d’en avaler un, mais il pourrait en boire une dizaine d’autres si cela lui permettait de discuter avec Emerson et de détourner son attention du travail qu’il devait faire.
– Ok. Avec plaisir. J’allais pas te laisser le choix, de toute façon.
Mais avant tout, Robbie avait besoin de faire ce dont il brûlait de faire depuis qu’il avait vu Emerson, ce qu’il n’avait pas osé avant maintenant. Il combla la distance entre eux, posa sa main sur l’épaule droite d’Emerson et le tira vers lui dans une étreinte amicale.
– J’arrive pas y croire, bordel. Il ferma les yeux quelques secondes, se laissant surprendre par l’odeur d’Emerson qui, étrangement, lui rappelait des souvenirs qu’il pensait oubliés, ou des souvenirs qu’il créait de toutes pièces, il ne savait pas.
– Emerson Moore, murmura-t-il en se mettant un rire doucement, avant de poser à nouveau ses mains sur les épaules du garçon qu’il avait toujours connu sous une autre forme et de briser l’étreinte. Il n’y croyait pas, tout simplement, mais cela ne servait à rire de le répéter.
– Je te suis. On te suit. On va où tu veux, je ne connais pas grand-chose à part la plage, ici, et la façade de ta salle de spectacle. Je la connais par cœur. J’attends depuis deux jours, tu sais. Je m’installais de l’autre côté de la route et je t’attendais. Mais il attendait Emerson, la sœur de Cam, pas Emerson, le frère de Cam. Il n’était pas choqué. Il n’était même pas surpris par ce changement radical. Étrangement, une voix lui disait que tout cela était normal. Il avait croisé des gens qui partageait l’histoire d’Emerson, dans les forêts de Californie, dans le camp, illégal, où il avait travaillé pendant plusieurs mois et où il avait fait la connaissance de garçons et de filles tellement différents les uns des autres.
– Et maintenant je t’ai trouvé, conclut-il, souriant davantage, comme pour dire je ne te lâcherais plus maintenant. Un doux mensonge. Il partirait bientôt. L’Alaska l’attendait, même si elle lui semblait bien loin, maintenant.

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Emerson Moore

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptyMar 5 Nov - 21:48

Il était toujours nerveux. Bien sûr qu’il était nerveux, comment en aurait-il pu être autrement? Le garçon qui avait éveillé ses premiers émois se tenait devant lui, ça lui coupait le souffle. D’entre toutes les improbabilités qui pouvaient surgir, c’était lui qui avait émergé du néant. Qu’en aurait-il été si Emerson avait croisé n’importe qui d’autre? Sa mère ou son père, un ancien camarade de classe, un saisonnier qui avait aidé durant quelques mois. Mais Emerson savait que jamais ses parents n’étaient partis, ils n’avaient jamais quitté le Wyoming. Ses anciens camarades de classe ne se souvenaient probablement pas de lui et les saisonniers encore moins, même si Emerson avait toujours trouvé plus aisé de discuter avec ces étrangers de passage, ces travailleurs éphémères qui s’en retournaient dès que le boulot était fait. Back to their life. Le gamin qu’il avait été autrefois s’était souvent perdu dans ses pensées, à se demander où partaient ces gars solides, souvent solitaires, parfois un peu rustres, tandis qu’il restait là, perché sur la clôture qui entourait l’enclos des chevaux. Puis c’était lui qui était parti, sans vraiment savoir où aller, s’embarquant dans une épopée qui ne lui avait semblé se terminer qu’à son arrivée à Windmont Bay.
Visiblement, il s’était trompé sur ce point.
Robbie était un nouveau rebondissement dans son récit. Un paragraphe dans un chapitre en cours. A moins qu’il soit le titre d’une toute nouvelle partie mais Emerson ne voulait pas penser si loin, ne pouvait pas songer si loin alors que son coeur galopait. Des flashes lui traversaient le cerveau et ses nerfs étaient électrisés. Il n’arrivait pas à respirer sereinement, il ne parvenait pas à détacher son regard de cet inconnu qui n’en était pas vraiment un. Mais il ne savait pas qui était Robbie, il ne savait plus, s’il l’avait jamais su. Tout comme Robbie ignorait tout de lui. Il n’y avait qu’un fil ténu qui les reliait, un écho qui n’avait pas encore été évoqué et qu’ils redoutaient sans doute tous les deux d’aborder. Car au fantôme qu’était Cameron était associée une douleur indicible et diffuse - du côté d’Emerson, du moins, même si ce dernier ne pouvait imaginer qu’il n’en soit pas de même pour le Robbie. Combien de temps passeraient-ils à danser autour du feu brûlant avant de raviver les plaies? Emerson se le demandait alors qu’il ne pouvait priver son regard de cette vue envoûtante. Combien de temps avant que tu amènes notre seul point commun sur le tapis? demanda muettement le jeune Moore, alors qu’une part égoïste de lui souhaitait que Cameron les rejoigne le plus tard possible.
Que ce sourire renversant lui soit réservé, qu’il ne soit pas enflammé par le souvenir du casse-cou qui avait fini sa vie peu après un ultime rodéo. Ce sourire qui avait ensoleillé ses rêveries adolescentes, dont Emerson s’était gorgé, à distance, assis sur un rocher, les genoux repliés et le menton calé sur les avant-bras, ou d’un regard oblique en pleine effervescence lors des compétitions qui ponctuaient leurs saisons. Parfois, il lui était arrivé de détourner les yeux pour croiser le regard malicieux de Cameron, comme s’il l’avait vu regarder Robbie, mais Emerson était à peu près certain que son frère ne s’était jamais vraiment rendu compte de rien. Il vivait trop dans son monde, il ne vivait que pour sa passion. Il était l’énergie de la jeunesse, la fureur de vivre, il n’avait pas le temps ou l’occasion de voir à travers les yeux clairs de son cadet.
Le léger embarras qui sembla troubler Robbie fit naitre un sourire gondolé au coin des lèvres d’Emerson. Il n’y avait pas que le sourire de Ripley qui avait fait battre son coeur contre ses côtes, il s’en rappelait. Il y avait aussi la spontanéité, la sincérité de chacune de ses réactions, elles lui avaient toujours semblé trancher avec l’attitude de Cameron, si sûr de lui, si confiant. Emerson essaya de se rappeler le visage des autres garçons qui tournaient dans les mêmes sphères que son frère. Des gars robustes, plus à l’aise entre eux qu’avec les filles, qui se contentaient de la compagnie de la nature et de sa musique folle, des animaux et leurs odeurs sauvages. Emerson ne savait pas ce qui l’avait davantage attiré chez Robbie, c’était juste comme ça. Il diffusait une lumière vive, naturelle, il lui avait toujours donné envie d’être caressé par la chaleur de sa bonne humeur communicative et rayonnante, mais d’une façon ou d’une autre, Emerson s’en était toujours senti exclu.
Jusqu’à aujourd’hui, où personne ne pouvait parasiter leur échange. Ni Cameron, ni un appel de son père, ni une remarque de sa mère, ni quelque activité excitante. Il y avait juste Robbie Ripley. Robbie Ripley et Emerson Moore. Dans une petite ville d’Oregon, lieu de retrouvailles le plus improbable qui soit et qui pourtant avait courbé leurs trajectoires pour qu’ils se croisent à nouveau. Tout ça à cause d’un flyer, songea Emerson avec incrédulité.
Les traits d’Emerson se figèrent légèrement alors que Robbie expliquait la raison de sa venue - lui - et les circonstances de son passage dans l’Oregon - sa destination plus au nord. Le jeune cycliste acquiesça, se figurant sans peine cette envie qui ressemblait bien à celle d’un garçon du Wyoming. Le contact avec la nature, la liberté des grands espaces. Et il ne put s’empêcher de constater à quel point il avait renié cette part de lui en adoptant une vie sédentaire dans une petite ville, en travaillant dans une salle de spectacle, en ayant ses petites habitudes - aucune qui ne lui rappelle son enfance et son adolescence. Inconsciemment, il avait sans doute dû le faire exprès, mais il ne le découvrait qu’à cet instant précis, alors qu’il écoutait Robbie.
- C’est cool, comme projet, acquiesça-t-il.
Il voulait bien écouter Robbie exposer ses plans, lui parler de pêche, de grands vents. Après tout, il comprenait l’attrait, lui qui n’avait jamais vraiment vu l’océan avant d’arriver à Windmont Bay, au bout de plusieurs années d’errance. Lorsqu’il avait vu l’étendue infinie, houleuse, indomptable, Emerson avait su qu’il était temps qu’il s’arrête. Et il s’était arrêté.
Le sourire du garçon se fissura légèrement à l’approche de Robbie, surtout lorsque ce dernier posa la main sur son épaule droite. Il n’avait plus mal depuis longtemps, pourtant, mais le fait que le meilleur ami de son frère l’attrape de la sorte réveilla un autre souvenir, un autre fantôme. L’étreinte chassa cependant cette pensée, trop fugitive pour s’incruster dans son esprit, et en entendant son nom glisser sur la langue de Robbie, Emerson ne put s’empêcher d’inspirer longuement, frissonnant au contact de ce grand corps qui ne l’avait jamais laissé indifférent, enivré par l’odeur masculine et sauvage que le jeune homme dégageait. Sa main glissa le long du bras de Robbie lorsque celui-ci s’écarta et Emerson mit quelques secondes à sortir de sa torpeur.
- Deux jours? Mais pourquoi tu n’es pas entré?
Pourquoi tu n’as pas demandé après moi? eut-il envie de demander mais il redoutait que Robbie ait repoussé l’échéance. S’il n’y avait pas eu Bailey pour le courser aujourd’hui, combien de temps se serait encore écoulé avant qu’il comble la distance qui les séparait, immense et si minime à la fois?
- Allons chez Marceline’s, leur café est divin et leurs pâtisseries de vrais délices.
Cela lui faisait bizarre d’évoquer ce lieu familier avec Robbie. Il faisait encore partie d’un autre monde, d’une autre vie, il n’était pas censé entrer en collision avec sa réalité actuelle. Or, c’était comme s’il brisait le quatrième mur, comme si les dimensions parallèles se fondaient l’une dans l’autre, une chose qu’il avait crue improbable, voire impossible.
- Tu m’as trouvé, oui…, confirma Emerson comme s’il s’agissait d’une longue partie de cache-cache qui prenait fin.
Sauf que la chute amère pouvait aussi bien être pour mieux repartir ou pour combien de temps? Mais c’était parfaitement ridicule, Emerson le savait. Il pouvait déjà être heureux que Robbie ait fait ce chemin, avec pour seule piste un nom sur un fascicule. Il aurait pu tout aussi bien poursuivre sa route sans faire le détour. Alors ne valait-il mieux pas profiter du temps qui lui était offert? Mais de quoi? De se replonger dans le passer? De savourer cette douce chaleur qui renaissait malgré elle, au creux de son ventre? Emerson l’ignorait et peut-être valait-il mieux qu’il ne se pose pas trop la question.
- C’est par-là, indiqua-t-il en faisant faire demi-tour à son vélo.
Emerson prit la direction du Marceline’s en marchant lentement à côté de son vélo. Il s’était naturellement posté du côté de Robbie et il lui adressa un regard en coin, avant de relancer la conversation - en la dirigeant vers le jeune Ripley, parce que ça le rassurait de ne pas parler de lui, et parce qu’il était curieux de savoir ce qui se tramait dans la tête du jeune homme:
- L’Alaska, donc. Tu es devenu l’un de ces types qui voyagent et prêtent leurs bras pour mieux continuer leur route ensuite? Je me suis toujours demandé si ces mecs trouvaient un jour un endroit où se poser ou s’ils passaient leur vie à aller d’un point à un autre.
Il évoquait distraitement ses questionnements adolescents, sans émettre le moindre jugement, mais comme il prenait conscience de ce qu’il disait, Emerson haussa une épaule et fit une grimace:
- Enfin, peut-être que c’était la vie qu’il leur fallait, je ne sais pas. Ils m’ont toujours fasciné.
Il se mordit la lèvre et désigna la devanture du célèbre salon de thé local avant de poser son vieux vélo contre le mur.
- Bon courage pour faire un choix là-dedans. Moi je n’y arrive jamais.
Un sourire malicieux étira les lèvres d’Emerson qui précéda Robbie dans l’établissement.

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptyMer 13 Nov - 18:50

Robbie ne pouvait s’empêcher de penser à la cicatrice qui s’était rouverte au fond de lui. Il avait plongé, tête la première, dans un océan de souvenirs et se laisserait submerger par celui-ci, jusqu’à ne plus pouvoir maintenir la tête hors de l’eau, jusqu’à ce que les digues qu’il avait élevées pour se protéger cèdent complètement sous le poids du passé. C’était toujours le même scénario. Dès que son esprit s’égarait, qu’une odeur lui rappelait celles de la ferme, celles de la maison de ses parents, de la tarte aux pommes de sa mère…, ou qu’une voix familière en réveillait d’autres perdues depuis longtemps, il se retrouvait dans le Wyoming, il revoyait Cameron, et sa cicatrice se déchirait lentement. Il s’était toujours demandé si ses aventures et périples n’étaient pas qu’une façon de se distraire, d’oublier petit à petit, de se construire d’autres souvenirs qui en remplaceraient d’autres. Peut-être. Très certainement. Mais quand bien même il avait aimé à nouveau, quand bien même des nouvelles cicatrices balafraient son cœur, quand bien même il avait pleuré à de nombreuses autres reprises, le Wyoming le hantait toujours et restait un obstacle qui le faisait chuter à chaque fois qu’il se présentait devant lui.
Il s’était attendu aux effets secondaires de la quête folle dans laquelle il s’était lancé lorsqu’il avait mis la main sur ce flyer. Il savait que se lancer sur la piste d’Emerson le mènerait (que sa mission soit fructueuse ou non) sur les traces d’un fantôme. Il n’avait cependant pas réalisé qu’il souffrirait autant en revoyant Em, en touchant Em, en captant son parfum, en le prenant dans ses bras, parce que derrière Emerson se dressait l’ombre de Cameron, une ombre surdimensionnée qui était une porte vers des ténèbres qui tentaient de le happer.
Il cachait ce malaise derrière un sourire. Il se concentrait sur Emerson, et laisserait le hasard et les circonstances décidaient le moment où le prénom de Cameron serait prononcé par l’un ou par l’autre. Il se rassurait à l’idée que son état était partagé par le garçon devant lui. Emerson devait souffrir autant que lui, peut-être plus : Robbie avait eu le temps de se préparer. Emerson avait été pris par surprise.
L’annonce de son prochain objectif – l’Alaska – sembla surprendre également le garçon devant lui. Robbie acquiesça lorsqu’Emerson partagea son avis ; un simple mot, cool, qui pouvait dire des dizaines d’autres choses. Il le fixa, essayant de lire dans son esprit, mais il était dépourvu de tout talent télépathique et Robbie ne voulait pas prêter à Emerson des opinions qui ne seraient pas les siennes. Il s’obstina, toutefois : que pouvait-il penser ? Que son projet, aussi cool étant, semblait n’être qu’un caprice ? Qu’une idée sauvage qu’il aurait adoptée sans réfléchir ? Est-ce  qu’Emerson se posait ces questions, les mêmes que Robbie se posait quelquefois ? Il se contenta de sourire, et de faire écho à Em.
– Oui, oui, c’est vraiment cool. J’ai hâte, souffla-t-il en regardant Bailey. Elle ne pourrait pas l’accompagner sur le bateau de pêche qu’il comptait rejoindre, et cette perspective lui fendait le cœur. Il devrait trouver une solution, et il avait déjà une vague idée.
Il haussa ensuite les épaules lorsque le garçon lui demanda pourquoi il s’était contenté de rester debout devant la salle de spectacle sans en franchir l’entrée. Un haussement d’épaules, ponctué par un sourire, et dans sa tête, Robbie formula une réponse qu’il garda confidentielle : Il faut croire qu’une partie de moi espérait ne jamais te trouver. Il chassa cette pensée, posa sa main à nouveau sur l’épaule d’Emerson et dit :
– Marceline’s ? Je te suis. Il emboîta le pas à Emerson, qui marchait à côté de lui, les mains posées sur le guidon de son vélo, leur regard se croisant par accident plusieurs fois, avant que le garçon n’évoque à nouveau l’Alaska, et la vie de ces personnes qui ne semblent jamais trouver le bon port pour jeter l’ancre. Robbie était probablement un de ces mecs qu’Em dépeignait. Où pouvait-il bien aller ? Il n’avait plus aucun repère, ni aucune raison de stopper son aventure. C’était une histoire sans fin, pour lui. Demain l’Alaska. Le lendemain, peut-être l’Amérique du Sud ? Il ne savait pas, et c’est ce qu’il aimait : ne pas savoir ce que demain lui réservait.
Il se tourna vers Emerson, un sourire jamais très loin de ses lèvres.
– Oui, c’est ça, je crois bien. C’est ma vie depuis le Wyoming, du moins. Et peut-être qu’un jour je trouverai un coin qui nous plaira, moi et Bailey. Peut-être que ça sera pas le cas et que ma vie se résumera à ce que tu viens de dire. Aller d’un point à un autre. On verra, dit-il, d’un air, si ce n’est désinvolte, détaché. Il racla sa gorge, avant de continuer : Je ne sais pas si ces mecs-là sont fascinants … si je suis fascinant – il leva les yeux au ciel ; il était loin d’être fascinant. Il regarda Em, haussa les épaules, comme s’il clôturait cette conversation. Il n’avait plus rien à dire, à part qu’il ne devait pas être un objet de fascination : il se trouvait plutôt pitoyable, à fuir, sans cesse, de peur que des démons le rattrapent.
Il suivit Em jusqu’au Marceline’s, jusqu’au comptoir, où ils firent leur choix, l’un après l’autre, Robbie se contentant d’un café noir, refusant poliment les propositions du serveur d’accompagner sa boisson d’une petite collation sucrée (il n’avait pas beaucoup d’argent en poche et préférait garder ses quelques dollars pour de la nourriture plus consistante).
Quelques minutes plus tard, il était assis, face à Em, et il ne pouvait s’empêcher de le dévisager. Il souriait à chaque fois que leurs regards se croisaient ; il souriait davantage lorsqu’Emerson s’empressait de détourner le sien et qu’il tentait de le rattraper dans sa fuite, tournant légèrement la tête pour suivre la direction des yeux du garçon. Il ne pouvait faire autrement que le dévisager : cela faisait une éternité qu’il n’avait pas vu Em, et son départ prochain pour l’Alaska ne lui permettrait pas de profiter de sa présence autant qu’il le voudrait.
Robbie était penché en avant, les bras croisés sur la table, ses fesses reposant sur le bord de la chaise, à la limite de l’équilibre. Il avait envie de tendre ses mains et de toucher le visage d’Em, comme s’il avait perdu la vision et qu’il avait besoin de le toucher pour le reconnaître. Il avait envie d’enlever une mèche qui lui couvrait le front, puis d’ébouriffer ses cheveux, comme il l’avait tant fait dans une autre vie. Il avait envie de pousser la table sur le côté, quitte à faire tomber leurs boissons, et le prendre à nouveau dans ses bras, comme il aurait pris dans ses bras un vieil ami d’enfance qu’il retrouvait enfin.
Em n’avait jamais été réellement un ami. Em n’avait été que la sœur de Cameron, et il avait occupé par conséquent une place privilégiée dans leur bande – et en lui –, sans pour autant en faire partie intégrante. Robbie n’avait jamais considéré Emerson comme un ami, lorsqu’il était encore au milieu de la poussière du Wyoming. Em n’avait toujours été que le frère de Cameron, la personne qu’ils laissaient derrière eux lorsqu’ils partaient en vadrouille, celle qui gravitait en permanence autour d’eux sans jamais se faire une place certaine dans leur cercle. Peut-être cela aurait-il été différent si Em avait eu le corps qu’il avait aujourd’hui ? Son cœur se pinça. Est-ce qu’Em avait souffert d’être traité comme la sœur de Cameron ? Est-ce que Robbie avait fait ou dit quelque chose qui l’avait blessé ? Est-ce que lui et Cameron avaient été aveugles, au point de ne pas remarquer qu’Em était prisonnier dans son propre corps ? Est-ce qu’Emerson retenait une certaine rancœur à son égard, qu’il ne parvenait pas à percevoir ?
Il se repositionna, appuyant maintenant son dos contre le dossier de la chaise, attrapant son gobelet pour avaler une grande gorgée de café noir et se laisser distraire par les effluves de café. Robbie se posait des dizaines de questions, questions qu’il ne savait pas comment formuler, étonnamment, questions qui le troubleraient tant qu’il n’obtiendrait pas de réponses de la part du garçon. Il savait qu’il n’avait pas besoin de poser toutes les interrogations qui le submergeaient : certaines obtiendraient des réponses avec le temps – une ressource dont il manquait, malheureusement –, d’autres n’en avaient tout simplement pas. Il tenta de taire toutes ces questions, de les repousser au fond de sa tête pour se concentrer sur l’essentiel : il avait en face de lui Emerson Moore, qui rayonnait d’un feu nouveau.
Il lui lança un regard, et brisa le silence qui s’était installé entre eux. Ils n’avaient pas de temps pour ça.
– T’es magnifique, dit-il soudainement, le visage sérieux. Enfin, je veux dire …, il étouffa un rire, balaya d’un cillement d’œil la gêne qui voulait s’imprimer sur ses traits. T’es beau, et t’as quelque chose dans les yeux … C’est différent d’avant. Je suis content pour toi. Je n’aurai jamais imaginé … mais quand je t’ai vu, quand j‘ai réalisé que c’était toi … Je ne sais pas. Je n’étais pas surpris pour autant ? Ça a un sens ce que je dis ? … – une pause – … je suis content pour toi. Vraiment. Nouvelle gorgée de café, une ponctuation dans sa tirade qu’il trouvait maladroite.
– Bailey t’a reconnu tout de suite, continua-t-il, pointant distraitement vers la rue, où la chienne les attendait (ou pas). Quand t’es passé à vélo, elle s’est tout de suite mise à te courser. Sans elle, je serai probablement reparti sur la plage, j’aurai récupéré mes affaires que j’ai planquées derrière un rocher, et je serai parti.
Robbie sourit et se pencha à nouveau en avant, croisant les bras sur la table qui les séparait, poussant son café sur le côté pour ne pas le renverser. Il fixa à nouveau Em, puis soupira, longuement.
– J’y crois pas …, dit-il en levant la main et en enfonçant son index sur la paume de la main du garçon, comme pour s’assurer qu’il n’était pas en train de vivre en rêve éveillé.

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptyLun 25 Nov - 21:34

C’était l’un de ces moments où Emerson avait la désagréable sensation de voir les minutes s’éparpiller sans pouvoir en contenir l’essence. Cela lui arrivait parfois, lors de ces instants qui filaient, galopaient, fuyaient. Des moments qu’il aurait au contraire voulu capturer et mémoriser pour pouvoir les rejouer inlassablement. Il y en avait des dizaines auxquels il pouvait penser, là, tout de suite: les fêtes de leurs anniversaires, quand leur mère leur préparait leur gâteau au chocolat favori; les heures passées assis sur une roche plate, à pêcher en silence, à rêvasser; l’effervescence colorée des fanions qui annonçaient une célébration; la joue posée contre le flanc d’un cheval, à écouter les vibrations internes, à s’enivrer de l’odeur de l’animal. Et maintenant, un tête-à-tête dans un petit salon de thé de Windmont Bay. S’il avait pu, Emerson aurait pressé la touche pause et se serait imprégné de cette singularité, de cet étrange phénomène qui créait une familiarité nouvelle, qui marquait une relation entre deux garçons qui s’étaient perdus de vue depuis longtemps. Emerson était particulièrement subjugué par cette impression de complicité qui s’était mise à luire dès qu’ils s’étaient reconnus, alors qu’à l’époque de son adolescence, Emerson avait la sensation qu’une rivière tumultueuse le tenait à l’écart de son frère lorsqu’il était avec ses amis - et donc, par conséquent, le tenait éloigné de ceux-ci. Jamais Emerson n’aurait cru pouvoir échanger aussi naturellement avec Robbie Ripley et il songea amèrement que la seule raison pour laquelle cela arrivait, c’était parce que l’élément perturbateur (Cameron) n’était plus là. Son frère ne pouvait plus lui voler la vedette, ne pouvait plus s’accaparer toute l’attention. Emerson se savait injuste parce que Cameron n’avait jamais fait exprès, n’avait jamais aspiré à être le centre de l’attention. Il l’était, un point c’est tout. L’enfant prodige, le garçon dont toute mère serait fière, le fils que tout père rêvait d’avoir et, oui, évidemment, le frère sur qui n’importe quel cadet aurait voulu compter. Cameron n’évinçait pas Emerson, pas consciemment, en tout cas, mais le gamin puis l’adolescent qu’il avait été n’avait pas forcément vécu les choses comme ça. Ce n’était pas simple de vivre dans l’ombre de Cameron Moore, même si ça avait été un honneur, même si Emerson se rappelait son ainé avec nostalgie et un amour infini, il avait appris qu’il pouvait exister autrement, qu’il devait trouver sa place. Avec les années, il avait le sentiment de l’avoir trouvée, à Windmont Bay, au contact des amis qu’il s’y était fait, en vivant au rythme de la petite bourgade d’Oregon et peut-être était-ce ce qui lui donnait l’impression d’être l’égal de son interlocuteur.
Ou peut-être était-ce vraiment la disparition de Cameron, mais Emerson préférait ne pas aborder l’idée sous cet angle. Parce que ça aurait signifié qu’il avait eu besoin que la vie de son frère s’éteigne pour commencer à vivre la sienne et cette pensée était insoutenable. Il aurait voulu pouvoir être qui il était, il aurait voulu que Cameron le sache, que Cameron le découvre. Il aurait tout donné pour savoir ce que faisait le changement de regard et peut-être avait-il une bribe de réponse avec Robbie, mais il n’en avait aucune certitude. Robbie et Cameron étaient deux garçons distincts, avec leurs qualités, leurs défauts, leurs habitudes, les rêves, leurs passions. Peut-être que ça le rassurait d’associer la réaction qu’aurait pu avoir Cameron à celle que venait d’avoir Robbie, mais rien n’était moins certain et il préféra ne pas s’appesantir sur cette réflexion qui n’obtiendrait pas de réponse.
Emerson regretta presque aussitôt ses paroles mais ne chercha pas à se rattraper. Les points d’interrogation éclatèrent dans sa tête, comme des bulles de savon, mais il n’aurait su par où commencer et s’il avait seulement le droit de les poser. Sans doute que oui, mais ce qu’il redoutait surtout, il le pressentait, c’était ce qui pourrait suivre s’il ouvrait cette voie. Les questions qui attendaient des réponses. Les réponses qu’il n’était pas sûr de vouloir exprimer. Parce qu’elles faisaient mal, parce qu’elles faisaient peur. Parce qu’elles ne changeraient rien aux données très simples qui résumaient leur situation: Cameron était mort et enterré, Robbie faisait une escale, leurs chemins se croisaient pour une durée indéterminée mais qu’Emerson imaginait courte, au vu de ce que le meilleur ami de son frère venait de lui confier. Peut-être que Robbie se protégeait, s’offrait une porte de sortie, une fuite aménagée au cas où le malaise venait s’installer ou les souvenirs devenaient trop lourds à porter. Parce qu’Emerson ne pouvait imaginer que l’évocation du fantôme assis près d’eux soit sans douleur, sans chagrin.
- Oh, ils le sont, lui assura Emerson, avec un léger sourire qui trahissait le reste - tu l’es.
Il haussa les épaules et se mordit la lèvre inférieure. Il aurait pu remplir des carnets entiers de ce qu’il avait aimé chez Robbie, comme n’importe quel gamin qui vivait ses premiers émois et idolâtrait son crush, sans doute. Il aurait pu écrire des poèmes à propos du sourire de Robbie, écouter en boucle son rire espiègle, replacer précisément chacun des grains de beauté apparents, se rappeler des pans entiers de conversations sans intérêts. Il avait sans doute emmagasiné des tas de détails que même le principal intéressé avait sûrement oubliés. Car à l’époque, tout était d’une importance capitale, tout méritait d’être catalogué, Robbie était auréolé de cette perfection illusoire qui provoquait des déraillements dans le coeur d’Emerson et il n’en savait probablement rien. Du moins, Emerson l’espérait de tout coeur, car il serait mortifié si Robbie avait eu la moindre idée des rêves qui avaient peuplé ses nuits - et jours.
C’était la pensée furtive et gênante qui glissait dans l’esprit du jeune homme tandis qu’il fixait les volutes de fumée qui s’échappaient du café qu’il avait trop sucré, comme à son habitude. Emerson avait l’impression que les battements de son coeur se faisaient plus distincts, plus prononcés, résonnant jusque dans ses oreilles et le silence qui s’installa entre Robbie et lui n’arrangea pas leur cadence. Surtout lorsqu’il esquissait un regard vers son interlocuteur et découvrait que celui-ci le fixait avec insistance.
Pourquoi tu me regardes comme ça? avait-il envie de lui demander, sans pourtant s’y résoudre. La réponse était trop évidente, trop pesante. Parce que cela faisait une éternité qu’ils ne s’étaient plus vus, évidemment, parce qu’ils avaient sans doute chacun pensé ne jamais revoir l’autre. Mais pas seulement. Il y avait aussi ces changements avec lesquels Emerson avait appris à vivre, depuis le temps. Le fait que rares soient les personnes au courant de sa transition avait facilité sa vie. Le fait, surtout, que personne ici ne l’avait connu avant avait été un formidable avantage. Il n’avait pas eu besoin de se réinventer, il avait pu être qui il était, sans devoir convaincre quiconque, sans devoir donner le change. Et voilà qu’il se retrouvait sous le microscope d’une personne qui, précisément, l’avait vu grandir, l’avait toujours connu autrement. Alors Emerson, forcément, se demandait ce qui se passait dans l’esprit de Robbie et, aussi, ce qu’il aurait pensé s’il avait trouvé une femme, ce qu’il avait sûrement attendu en le cherchant. Aurait-il eu la moindre chance d’attirer son attention, cette fois? L’idée était saugrenue - et un peu amère - et elle lui tira un sourire écorché alors qu’il secouait distraitement la tête, se traitant de sombre crétin. Il retrouvait tout juste un visage familier et voilà qu’il s’interrogeait sur ses chances de lui plaire? Alors que les sentiments confus qu’il liait à Robbie, il les avait depuis longtemps classés sans suite. Alors que le jeune homme avait clairement spécifié à quel point son passage était éphémère, uniquement guidé par la curiosité née d’un hasard pur et simple.
Rien de plus.
T’es magnifique.
Les mots lui parvinrent comme un écho qu’Emerson crut avoir rêvé, inventé dans son délire inavoué. Il ne chercha même pas à ravaler son incrédulité lorsqu’il releva le menton pour dévisager Robbie.
- Quoi? lâcha-t-il, par réflexe, en rougissant légèrement.
Rougissement qui s’accentua avec la suite des paroles de Robbie et qu’il ne sut comment accuser, tant tout cela lui paraissait étrange, irréel. Il ne put toutefois pas détourner les yeux, cette fois, alors qu’il absorbait ce que le jeune homme venait de lui dire.
- J’ai grandi, finit-il par répliquer, haussant brièvement les épaules. Qu’est-ce que tu veux dire, content pour moi?
Emerson avait bien conscience d’être légèrement sur la défensive, de ne pas être préparé à la confrontation passé-présent, mais il ne savait vraiment pas comment interpréter les mots de Robbie - ou, plutôt, il craignait de leur associer un sens erroné. Il ne savait pas par quoi il était passé au cours des dernières années, pas plus qu’Emerson ne savait ce qu’avait été le quotidien de Robbie, il en avait conscience, et cela le ramener au flou complet qu’était cet homme qui ressemblait en tous points à un personnage central de son passé mais qui restait, malgré tout, un étranger - pas seulement parce que le temps s’était chargé de faire dévier leurs trajectoires mais parce qu’Emerson était ramené, une fois de plus, à ce fait simple et inchangé: Robbie et lui n’avaient jamais été amis, ils n’avaient été liés que parce que Cameron existait. Ce qui n’était plus le cas.
- En gros, sans Bailey, tu aurais fait tout ce chemin sans aller jusqu’au bout, résuma Emerson avec un sourire tordu.
Il aurait tout aussi bien pu dire tu aurais fait tout ce chemin pour te dégonfler au dernier moment, mais il savait sa réaction injuste parce que Robbie ne savait pas dans quoi il se lançait - et il ne le savait toujours pas, sans doute. Instinctivement, Emerson écarta sa main et se massa la paume avec le pouce, un geste qui trahissait son malaise.
- Alors… ça fait combien de temps que tu es sur les routes? s’enquit-il pour chasser son trouble et son ton accusateur, reprenant sa tasse pour y boire à petites gorgées.
Ramener la conversation sur Robbie lui semblait la stratégie la plus sûre. Et puis il était sincèrement curieux de savoir ce que le nomade avait fait ces derniers mois et années - car à ce qu’il avait compris, le voyage faisait partie de son mode de vie, à présent - mais il espérait aussi que Robbie lui donne des nouvelles, mêmes des broutilles, des histoires sans intérêt, du Wyoming. Qu’il redonne vie aux souvenirs, aux gens.
A Cameron. A leur ancienne vie.
Qu’il noie le gouffre qui s’était creusé en sept ans.
Mais peut-être que ça allait avoir tout l’effet inverse et Emerson le savait parfaitement.

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Robbie Ripley

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptyJeu 19 Déc - 15:39

Robbie ne parvenait pas à se défaire de cette impression de vivre un rêve éveillé. Il lui semblait être dans un état de semi-conscience, plongé dans une rêverie ingénue, profondément naïve, qu’il fabriquait dans tous ses détails. Emerson, les mots qu’ils se sont échangés, son sourire… Robbie était comme assailli d’images et d’émotions dont il essayait de donner du sens. Peut-être n’était-ce qu’une impression ? Ou peut-être que rêver était ce qu’il désirait le plus, au fond de lui ? Si Emerson était un rêve, si tout ce qu’il avait vécu depuis qu’il l’avait retrouvé n’était qu’un rêve, alors Robbie n’aurait qu’à ouvrir les yeux lorsque les choses deviendraient difficiles. Peut-être cherchait-il une porte de sortie futile, lorsque les émotions se feraient trop douloureuses, lorsque le passé viendrait à nouveau s’emparer de lui comme une bête sauvage qui enfoncerait ses griffes dans ses côtes et qui le lacérerait jusqu’à arriver à son cœur, le butin suprême. Il ne pouvait s’empêcher de ressentir la présence de l’épée de Damoclès qui le menaçait, au-dessus de lui, et qui était prête à s’effondrer à n’importe quel instant. Il savait que celle-ci serait rouillée, qu’elle serait émoussée. Elle n’abrégerait pas ses souffrances. Elle resterait plantée entre ses omoplates jusqu’à ce que la douleur soit insupportable, s’enfonçant difficilement entre la chair.
La douleur était inévitable. Il l’avait prédit avant même de se décider de suivre le message que le flyer trouvé dans cette station service lui avait soufflé, dans un formidable tour du destin. Jamon et Ava, le couple qui l’avait pris en auto-stop, lui et Bailey, à la sortie de Reno, ne s’étaient décidés qu’à la dernière minute de s’arrêter. Elle pensait avoir assez d’essence pour faire encore une centaine de kilomètres, et n’avait pas eu envie de s’arrêter. Lui voulait s’assurer qu’ils ne tombent pas en rade, et avait insisté pour faire une halte. Robbie n’avait été que spectateur. Une simple décision, un concours de circonstances, le hasard. Voilà ce qui l’avait amené à Windmont Bay.
Robbie savait que, si les retrouvailles avec Emerson se concrétisaient, les démons de son passé suivraient la joie de retrouver une partie du Wyoming qu’il avait laissé derrière lui. Il en avait été encore plus persuadé lorsqu’il avait posé les yeux sur le garçon. Le regard d’Emerson avait réveillé en lui des souvenirs réprimés, des émotions vives et tranchantes, effacées jusqu’alors par le bonheur d’avoir pris le jeune homme dans ses bras.
Si cela n’était qu’un rêve, tout serait plus facile. Il ouvrirait les yeux, il effacerait la confusion qui le tiendrait en tenaille, et il se lancerait dans une nouvelle journée d’imprévus et d’aventure, mettant en silence l’effervescence éphémère de ses sentiments. Mais Emerson était réel. Il était bien là, en chair et en os, rayonnant d’une aura nouvelle que Robbie attribua à l’acceptation de soi – il en avait connu les bienfaits lui-même, il y a quelques années. Emerson n’était pas un rêve. Il était en face de lui, et sa présence lui faisait autant de bien qu’elle lui ferait du mal dans quelques minutes, dans quelques heures, dans quelques jours, quand l’épée s’abattrait sur lui et que son cœur serait à découvert.
Robbie observait intensément Emerson. Il était heureux de le voir ainsi. Ils avaient vécu les mêmes difficultés. Lui et Em avaient souffert d’avoir à être des personnes différentes de celles qu’elles étaient vraiment, Robbie cachant ses attirances par peur d’être rejeté, le jeune garçon luttant contre un corps qui lui était étranger. Il ne pouvait prétendre avoir souffert comme Emerson avait probablement souffert. Mais ils ne pourraient nier, l’un l’autre, qu’ils étaient liés, et qu’ils l’avaient été depuis bien plus longtemps qu’il n’y paraissait.
Il l’observait intensément, parce qu’Emerson était magnifique, et Robbie le lui dit, sans hésiter, sans réfléchir. Il souriait tout en le regardant, les bras croisés sur la table, le haut du corps légèrement penché vers son interlocuteur. Derrière son sourire se cachait toutes ses craintes, mais Robbie savait les dissimuler avec effectivité : il avait caché tellement de choses, pendant tellement de temps, qu’il était rôdé à l’exercice.
Il haussa les épaules lorsqu’Emerson lui demanda ses mots signifiaient. Il était content pour lui. Robbie ne savait pas comment expliquer davantage ce qu’il ressentait. Il eut envie de lui dire : « J’ai vécu la même chose que toi. Je sais ce que ça fait, d’être enfin qui on est vraiment », mais Robbie préféra se mordre l’intérieur de la bouche et de réfléchir quelques secondes. Il ne cacherait pas à Emerson qui il était aujourd’hui, mais ce moment ne semblait pas être le bon pour lui dévoiler ces choses-là. Il se contenta de hausser à nouveau les épaules.
– Je suis juste … heureux pour toi. C’est tout,, dit-il en secouant la tête, clôturant la conversation. Il avait ressenti une certaine irritation dans ses mots, mais Robbie n’y prêta pas attention. Il était honnête dans tout ce qu’il lui avait dit, et il ne portait aucun jugement sur les choix d’Emerson. Lui-même n’aurait probablement pas eu le courage de faire ce qu’il avait fait. Il ne savait pas si Emerson avait suivi la transition jusqu’à son terme, ou s’il lui restait encore une étape à franchir, mais quelque chose en Em lui laissait penser qu’il ne s’était pas arrêté à mi-chemin.
Il se pencha davantage au-dessus de la table. Robbie voulait plonger son regard dans celui d’Emerson ; il souhaitait s’y plonger aussi loin qu’il le pouvait, voir dans ses yeux ce que le jeune garçon ne lui disait pas encore, ce qu’il ne lui dirait certainement pas. Il voulait tout savoir.
Son sourire s’agrandit lorsqu’Emerson lui dit, à demi-mots, qu’il se serait débiné sans Bailey. Le garçon avait raison. Robbie n’allait pas le nier.
– Ouais, dit-il, aussi simplement que possible, son regard se posant sur la main d’Emerson, qu’il tira vers lui et qu’il se mit à masser. Je ne savais pas si c’était vraiment toi. Je pense que je ne voulais pas être déçu. Si ça n’avait pas été toi. Et je pense que j’avais aussi un peu peur que ça vraiment toi.
Il laissa un silence s’installer entre eux, qui dura il ne sut combien de temps, et pendant lequel il regarda un peu plus intensément Emerson. Il avait toujours peur, même s’il était bien trop heureux pour y prêter son attention, bien qu’il eût conscience du nœud dans son estomac. De l’épée au-dessus de sa tête.
Em finit par lui parler de ses aventures, détournant la conversation. Robbie sourit, tout en le regardant siroter quelques gorgées de café.
– Pas mal de temps, dit-il, plutôt que de dire « depuis Cameron » et laisser Em déchiffrer son message. Robbie était parti du Wyoming, il n’avait pas envie d’y revenir maintenant, même si leur présence, à eux deux, les forcerait à y retourner. Je suis parti en Californie. J’ai vécu deux, trois ans dans un campement, au milieu de la forêt. C’était génial, continua-t-il, en se rappelant les soirées interminables à discuter autour d’un feu de camp, avec ses amis, avec des inconnus qui se succédaient, à boire de la bière bon marché, avant de se retirer sous sa tente, ou celle d’une autre personne. J’ai passé des moments inoubliables. Ce qu’on faisait était pas très … légal, chuchota-t-il, mais c’était bien payé. On était comme une petite famille. On avait des rêves plein la tête …
Il aurait pu continuer, pendant des heures et des heures. Il aurait pu lui dire que les rencontres qu’il avait faites dans cette forêt de séquoias l’avaient marqué à vie, mais il se contenta de ces quelques mots, qui donnaient déjà beaucoup d’information à Emerson.
– Je suis allé au Mexique, après, dit-il, passant sous silence les évènements qui l’avait poussé, lui et le reste de sa famille de substitution, à quitter soudainement la forêt. J’ai bossé dans une station de tourisme, c’était chiant, mais j’étais pas au Mexique pour travailler. Il regarda Emerson, et haussa les sourcils, l’air de lui dire : « je te laisse devenir pourquoi j’y étais, si ce n’était pas pour travailler », plutôt que d’avouer qu’il y était par amour.
– Après, de retour de l’autre côté de la frontière, petits boulots sur petits boulots … Je me suis retrouvé à Reno, j’ai bossé dans un garage, là encore c’était pas très … Légal, chuchota-t-il à nouveau. Et puis, me voilà ici. En route pour l’Alaska, précisa-t-il.
Il laissa un nouveau silence s’installer entre eux, pendant lequel il ne détacha pas son regard d’Emerson.
– J’aime bien cette vie, continua-t-il. Vivre jour après jour. Quelquefois heures après heures. Sans vraiment savoir sans quoi je m’embarque. L’Alaska, c’est un coup de tête. Je me suis dit : pourquoi pas ? Rien ne m’y empêche. Je peux aller là où je veux. Faire ce que je veux.
Il haussa les épaules, décocha un sourire en direction d’Emerson.
– Depuis combien de temps t’es ici, toi ?
Depuis combien de temps tu es sur les routes ? Depuis combien de temps t’es ici ? … C’était la conversation de deux condamnés, de deux personnes exilées de leur terre natale, déracinées.
– Et qu’est-ce qui te fait rester ? Pourquoi Windmont Bay ? Pour qui ? Robbie se plongea à nouveau dans le regard d’Emerson et lui dit, en silence : je veux tout savoir.

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Emerson Moore

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Message· · Sujet: Re: finding each other won't solve a thing finding each other won't solve a thing EmptyMar 31 Déc - 17:26

Emerson ne savait pas comment se comporter avec Robbie. Tout aurait été plus simple s’ils avaient été les personnages d’un film: une musique serait venue noyer leur conversation, la caméra se serait éloignée et on les aurait vu se regarder, se sourire, rire au moment des silences gênants. Les spectateurs auraient eu tout le loisir de combler les espaces, de noyer l’embarras, d’inventer les mots qu’ils échangeaient et lui, il n’aurait pas eu à se soucier de ce qu’il disait vraiment, il n’aurait pas eu à essayer d’interpréter les regards, les sourires et les mots de Robbie. Mais la vie était bien réelle et cet instant, aussi improbable soit-il, s’inscrivait bien dans le temps. Alors il ne pouvait que se concentrer sur celui-ci, attendre les tournants, freiner des quatre fers, hésiter entre aller à gauche ou à droite, aviser en fonction des réactions du jeune voyageur qui débarquait dans sa vie comme si c’était tout naturel. Mais rien de ce qui se tramait là, dans ce petit salon de thé, n’était naturel. Pas aux yeux d’Emerson Moore, en tout cas. Peut-être que Robbie prenait tout cela à la légère, s’amusait de la coïncidence, peut-être même qu’il lui était arrivé plus étrange, qui sait? Même si Emerson ne voyait pas ce qui pouvait être plus surprenant que leur rencontre, à eux, dans un endroit pareil, après tout ce temps - et, oui, ces changements.
Que se serait-il passé si le destin avait joué autrement? S’ils étaient croisés ailleurs? Au détour d’une rue, si Emerson avait posé son regard sur cet homme dégingandé, à l’air un peu sauvage, s’il avait fait la connexion avec le passé, l’avait identifié comme le meilleur ami de son défunt frère? Robbie, inconscient de sa proximité, serait passé à côté de lui, poursuivant sa route et Emerson n’aurait sans doute pas pu s’empêcher de s’arrêter, captivé, pour le regarder continuer son existence sans lui. Une scène, là encore, digne d’un film. Mais ce n’était pas ce qui s’était passé. Robbie avait fait ce chemin pour le voir et le reste, ils le devaient au flair infaillible d’une vienne chienne. A cette pensée, Emerson jeta un coup d’oeil à l’extérieur, guettant Bailey, mais il ne la vit nulle part.
Lorsque Robbie répondit, qu’il était heureux pour lui, c’est tout, Emerson reporta son attention sur son interlocuteur et le dévisagea de longues secondes, l’expression indéchiffrable, le regard impénétrable. Il finit toutefois par pincer les lèvres et hocha simplement la tête. Il n’avait aucune raison d’attaquer Robbie, de lui reprocher des mots qu’il jugeait étranges et maladroits mais que Robbie laissait échapper en toute sincérité. Peut-être qu’il cherchait trop loin quand il suffisait de prendre les choses comme elles venaient, mais il savait aussi que les paroles avaient leur importance, qu’elles pouvaient avoir un impact, même si ça ne se voyait pas au début. Les yeux à la couleur indéfinissable du jeune Moore avaient fini par glisser vers la table et s’y perdre et il fallut que Robbie se penche pour qu’Emerson les relève et se retrouve à nouveau prisonnier des prunelles malicieuses de son crush d’adolescence. Il se serait débiné, Emerson en était certain, s’il n’y avait pas eu ce concours de circonstances, le fait qu’il passe justement à ce moment-là à vélo, donnant l’opportunité à Bailey de le courser. Et pouvait-il lui en vouloir? Même sans le changement significatif d’apparence, il restait une zone d’ombre qui rendait leurs retrouvailles bancales, quelles que soient l’alignement des étoiles.
Cette fois, il ne pouvait pas reprocher à Robbie ses mots. Il comprenait cette peur, même s’il ne l’avait pas éprouvée puisqu’il n’avait pas anticipé cette rencontre insensée. Il était même content de ne pas avoir eu vent de la présence de Robbie à Windmont Bay avant qu’ils ne se retrouvent nez-à-nez, sinon, il aurait bien été capable de se cacher - chose qu’il aurait forcément regrettée par la suite. Mais il n’aurait pu imaginer ce face-à-face, avec le meilleur ami de Cameron, avec le garçon dont il avait été amoureux. Il n’aurait pas pu se confronter au jeune homme, se frotter à la perplexité que sa transition n’aurait pas manqué de faire naître. Dès lors, peut-être que les choses s’étaient passées pour le mieux en se déroulant dans cet ordre et cette constatation fit arquer les lèvres du jeune Moore.
Que pouvait-il opposer à cet aveu? Rien, raison pour laquelle il se mordit l’intérieur de la joue en dodelinant toujours de la tête - ce qui l’agaça quelque peu parce qu’il avait l’impression de ne faire que ça depuis quelques minutes. Acquiescer en silence, privé de mots. Il esquissa un nouveau sourire, tout aussi embarrassé et chercha un moyen de chasser cette gêne qui s’installait entre eux.
Il releva les yeux à la réponse de Robbie et le contempla, attendant la suite, parce qu’il ne pouvait pas se contenter de cette vague estimation, si? Par chance, Robbie ne semblait pas s’embarrasser et il entreprit de détailler un peu plus son parcours, offrant un certain répit à son interlocuteur. Cela ne le surprenait pas tant que ça, toutes ces pérégrinations et ces discours idéalistes, ces rêves plein la tête. Emerson enregistra les informations: la Californie - par laquelle il était lui-même passé, quelques mois, et qui avaient été aussi bouleversants qu’enrichissants, c’était là qu’il avait rencontré la communauté qui l’avait accueillie, qui l’avait aidé à retomber sur ses pattes après son départ du Wyoming - et le Mexique. Il comprit bien qu’il était censé deviner pourquoi Robbie était allé au Mexique si ce n’était pas pour travailler mais il se borna à un regard un peu perplexe, ne désirant pas l’interrompre. Tant que Robbie parlait, il ne devait pas le faire et tout semblait si aisé quand Robbie racontait qu’Emerson aurait bien passé des heures entières à l’écouter. Même si ça lui donnait le sentiment d’être à nouveau un enfant qui ne connaissait rien à la vie, qui n’avait rien expérimenté jusque-là. C’était comme ça qu’il se sentait quand, gamin, il cherchait à suivre Cameron et les autres dans leurs folles équipées. Mais les choses ont changé, parvint-il à se dire. Lui aussi, il avait vécu des choses, il avait voyagé, il s’était adapté, il n’était plus l’enfant d’autrefois, Robbie s’en rendait-il seulement compte ou voyait-il toujours la petite ombre qui suivait Cameron partout?
- Et ça ne te manque jamais? La stabilité? Avoir un toit au-dessus de ta tête?
Il aurait bien ajouté des gens à qui tenir? un endroit où revenir? mais il se retint. Robbie n’avait pas eu l’air de se sentir seul au cours de ces pérégrinations et il devait trouver son bonheur dans cette vie sans port d’attache, sans rien qui ne le retienne inutilement. Il l’avait bien dit: il pouvait aller où il voulait, faire ce qu’il voulait.
- Presque cinq ans, maintenant, dit-il quand Robbie lui demanda depuis combien de temps il était à Windmont Bay, ponctuant sa réponse d’un imperceptible haussement d’épaules.
Qu’est-ce qui l’avait fait rester? Toujours ce regard pénétrant, songea Emerson, comme si Robbie voulait s’insinuer dans son esprit et chatouiller son âme. Emerson reporta son attention sur la rue et observa un instant les passants, comme s’ils allaient lui inspirer une réponse intéressante, valable. Il se mordit l’intérieur de la joue puis lâcha, le regard absent toujours rivé au loin:
- L’océan. J’avais pris un bus qui montait vers Seattle. Il a fait escale à Windmont Bay et je suis descendu pour me dégourdir les jambes. Et elle était là. Cette immensité d’eau. Ce monde à l’envers. J’ai cru que mon coeur avait lâché et je me suis dit: OK. C’est ici. Pourquoi aller plus loin?
Sa décision n’avait eu aucune logique, il le savait. Il avait juste eu l’impression d’arriver à la destination finale de son voyage. Ensuite, les rencontres qu’il avait faites ici n’avaient fait que le conforter dans son idée que c’était ce qui lui fallait. Il y menait une petite vie tranquille, mais il n’aspirait pas à davantage. Il était heureux à Windmont Bay.
- Peut-être qu’un jour, quelque part, tu trouveras un endroit qui te fera cet effet-là.
Le regard d’Emerson plongea à nouveau dans celui de Robbie, moins réticent, et le jeune homme esquissa un sourire:
- Mais j’imagine que le monde est si vaste que tu pourrais encore profiter de cette liberté pendant de longues années…
Emerson n’osa pas lui demander s’il n’aspirait pas à trouver un coin tranquille où couler des jours heureux? Fonder une famille? Ou son âme refusait-elle d’être emprisonnée dans un train-train quotidien? N’allait-il pas regretter, d’ici trente ans, cette absence de foyer? Ou était-ce plutôt lui, Emerson, qui allait soupirer à l’idée qu’il s’était couché trop tôt dans un lit bien fait, oubliant de voir ce que la vie lui réservait encore? Sauf que l’enchaînement des événements, entre la mort de Cameron et son arrivée à Windmont Bay, avaient épuisé Emerson. Il se complaisait dans cette vie sans heurts, sans écorchures. Et si d’habitude il n’en avait nullement honte, il devait admettre que face à l’esprit libre de Robbie, il était gêné. Il allait lui paraître bien ennuyeux.
- Est-ce que… est-ce que ça veut dire que tu n’es pas retourné dans le Wyoming depuis…?
Emerson n’osa pas terminer sa phrase. C’était pourtant ridicule. Des années s’étaient écoulées depuis le drame, il aurait au moins dû pouvoir l’évoquer sobrement. Mais il s’en sentait incapable. Parler de Cameron avec des gens qui ne l’avaient pas connu, il s’en sentait encore capable. Le faire avec Robbie, par contre, lui paraissait au-dessus de ses forces.

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